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La liberté est impossible sans la réconciliation

dimanche 12 janvier 2014, par Serge Bonnery

A l’automne 2010, les éditions Actes Sud publiaient la traduction française du livre de Javier Cercas, "Anatomie d’un instant", consacré au coup d’état militaire déjoué du 23 février 1981 contre l’avènement de la démocratie en Espagne. En mai 2011, en pleine période des révolutions arabes, Javier Cercas avait accepté de répondre à mes questions. C’est cet entretien qui est reproduit ici.

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Le lieutenant-colonel Tejero, à la tête du putsch, arme à la main à la tribune des Cortes le 23 février 1981

Peut-on dire que la démocratie est née en Espagne le 23 février 1981, jour du coup d’Etat manqué ?
Oui. C’est ce que je pense. Le 23 février, c’est le moment où trois hommes - Adolfo Suarez, Santiago Carrillo et le général Gutiérrez Mellado - décident de rester debout alors que les balles des militaires rebelles sifflent tout autour d’eux. Cet acte, rester debout, est le début de la démocratie. Le 23 février 1981, se termine la transition entre la dictature franquiste et la démocratie. C’est aussi le jour où se termine la guerre d’Espagne.

Vous venez de le dire : ces trois hommes - dont vous faites les héros de votre roman - restent debout. Ils livrent leur combat. Cela signifie que la démocratie est le fruit d’une volonté, d’une résistance ?
Ce qui est sûr, c’est que la démocratie n’est pas quelque chose de naturel. La démocratie, ça se conquiert. Vous savez, les trente ans de démocratie que vient de vivre l’Espagne sont exceptionnels dans l’histoire de notre pays. Cela ne s’était jamais vu auparavant. A partir du coup d’Etat manqué du 23 février, la démocratie s’est vraiment enracinée en Espagne. J’en veux pour preuve deux éléments : après le 23 février, le PSOE - c’est-à-dire les gens qui avaient perdu la guerre contre Franco - est arrivé au pouvoir. C’était essentiel pour l’ancrage démocratique. Deuxième élément : l’armée qui, jusque-là, était l’ennemie du peuple et dont la fonction était de tout contrôler dans le pays, l’armée est devenue l’amie du peuple. Aujourd’hui, elle est là pour défendre le peuple, ce qui est le rôle de l’armée dans toute démocratie.

Des aspirations démocratiques fortes se font actuellement entendre en Tunisie, en Egypte, en Libye et plus largement dans tout le monde arabe et le Moyen-Orient. Quel regard portez-vous sur ces événements ?
Comme beaucoup de monde, j’ai été surpris quand ces événements ont éclaté. Mais c’est extraordinaire ! C’est surprenant, comme fut surprenant ce qui s’est passé en Espagne après la mort de Franco. A cette époque, on pensait que l’Espagne avait besoin d’une dictature, que les Espagnols n’étaient pas mûrs - ou pas faits ! - pour la démocratie. Exactement ce que des gens pensent aujourd’hui des Tunisiens, des Egyptiens, des Libyens etc. Or, ces révoltés montrent qu’ils sont courageux et parce qu’ils sont courageux, comme l’ont été Suarez, Carrillo, Mellado en 1981 aux Cortes, ils auront la démocratie.

Avec votre premier livre - « Les soldats de Salamine » - sur la guerre d’Espagne, vous avez entamé un profond travail de mémoire et de réconciliation. Est-ce important, la réconciliation ?
Non seulement c’est important, mais surtout cela a un sens. Pendant des siècles, il y eut deux Espagnes. L’essentiel est, encore aujourd’hui, de construire une seule Espagne. On dit à tort que la réconciliation, c’est de la faiblesse. Non ! C’est un geste de courage. Le courage qu’il faut pour se réconcilier, les trois personnages qui restent debout aux Cortes face aux balles qui sifflent en sont le symbole. Comme le soldat qui - dans « Les soldats de Salamine » - décide de ne pas tuer son ennemi. Ce sont des gestes comme cela qui sauvent et qui rendent un futur possible. Ces gestes qui disent non à la guerre et que nous voulons la liberté. La liberté est impossible sans la réconciliation.

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