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La littérature, la révolution et le mal

vendredi 10 janvier 2014, par Serge Bonnery

Les 21 et 22 août 2009, Jorge Semprun était l’invité d’honneur du festival Un livre à la mer organisé à Collioure par Jean-Pierre Gayraud, un éditeur des Pyrénées-Orientales (Cap Béar Editions). Il animait un débat sur le thème de la condition humaine, à partir du livre éponyme d’André Malraux. L’entretien ci-dessous a été réalisé dans le cadre de ce festival. J’emprunte volontairement le titre de cet article à Georges Bataille (La littérature et le mal), en y ajoutant la dimension révolutionnaire si présente et signifiante dans les trajectoires respectives de Jorge Semprun et André Malraux.

André Malraux publie "La condition humaine" en 1933. Qu’en est-il alors de la condition humaine ?
Jorge Semprun : C’est l’époque où l’idée de révolution sous sa forme communiste était dominante, sur le plan social et politique. Et Malraux est un des tout premiers à lui donner une forme littéraire. Dans "La condition humaine", il donne une forme narrative à l’idée de révolution. C’est un livre qui a marqué et qui a eu par la suite une grande influence.

Aujourd’hui, c’est différent ?
Ce qui a changé, c’est qu’il n’y a plus d’espoir de révolution communiste. Les intellectuels ne se définissent plus par rapport à cette idée. Le livre d’André Malraux est donc à la fois le récit d’un passé révolu, mais il véhicule aussi des climats de lutte encore d’actualité.

L’action, le combat, la résistance sont-elles des figures de la condition humaine ?
Malraux est un écrivain qui est devenu un combattant. Pour moi, le processus est inverse : d’homme d’action, je suis devenu écrivain. Le combat est venu pour moi naturellement, comme une évidence. Ce qui frappe chez Malraux, c’est son intelligence politique stratégique. Dans "Les Conquérants", la crédibilité du récit fera croire à Trotsky que Malraux était un agent du Komintern ! Or, il écrit à partir d’une intuition. Il n’a passé que quelques jours à Shangaï où se situe la trame de son roman. La même intuition, on la retrouve lors de son engagement en Espagne. Le putsch des fascistes a lieu le 18 juillet 1936. Le 22, Malraux est à Madrid et il dit aux Républicains : "il vous faut une aviation". Quelle intuition prodigieuse ! De la part d’un homme de lettres... Qui n’avait effectivement aucune expérience de la guerre ! Et puis, un jour, tout s’arrête. Malraux ne publie plus de roman. Il écrira bien sûr beaucoup, des essais, ses mémoires. Mais brusquement, il cesse d’écrire des romans.

Quand et pourquoi ?
Quand ce qu’il nomme "l’illusion lyrique", qui est l’illusion de la révolution communiste, s’effondre. Cela date de la fin de la guerre d’Espagne qui correspond à la fin du tournage de son film "Sierra de Teruel" et, enfin, le pacte germano-soviétique qui signifie pour lui la fin de tout espoir. On a dit que Malraux avait basculé à droite avec De Gaulle. C’est faux. C’est Staline qui a déçu, qui a mis fin à l’espoir. Malraux ne pouvait pas l’expliquer à ses amis communistes. La plupart étaient exilés, en prison. Mais après le pacte germano-soviétique, sa fidélité ne pouvait plus être à ce prix.

Quelque chose de fondamental change dans la condition humaine après 1945 ?
Tout change avec l’effondrement du rêve communiste, même si la critique du stalinisme se fera alors plus radicale et plus violente. Le problème est que la société dans laquelle nous vivons n’est pas pour autant plus juste, plus égalitaire. Il faut la changer, mais nous savons que nous ne pouvons plus la changer comme les communistes le voulaient. Il n’y a plus de grand soir possible. Les jeunes d’aujourd’hui sont pris dans ce cadre historique. Il existe des voies nouvelles comme l’écologie ou l’humanitaire. J’ai accompagné un jour une action contre la faim en Afrique. J’ai ressenti, dans le camp que je visitais, le même esprit de fraternité que dans les camps de guerilla. Aujourd’hui, nous n’essayons plus de changer la société, nous tentons de la réformer.

Est-ce cette volonté de réforme qui vous a poussé dans le gou-vernement socialiste espagnol de Felipe Gonzalez ? [1]
Je n’étais pas, comme Malraux, attiré par la fascination pour un grand homme. L’entreprise réformiste conduite par Felipe Gonzalez me paraissait réaliste et j’ai accepté d’être dans son équipe pour accompagner la transformation de l’Espagne et sa sortie du franquisme.

Au début de votre livre "L’écriture ou la vie", vous citez Malraux qui dit : "Je cherche la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité..."
Parce que le mal est inséparable de la condition humaine. Le mal est une possibilité inscrite dans l’homme. La liberté lui donne le choix entre le bien et le mal. J’ai vu cela dans mon expérience du camp de Buckenwald : des hommes capables de voler du pain et d’autres, ou les mêmes parfois, capables de le partager. Le mal... la fraternité. Je préfère parler de ceux qui partagent.

Vos livres ne sont pas totalement dépourvus d’espoir !
Parce que la bataille contre le mal, parfois, on la gagne. On obtient un morceau éphémère de victoire. C’est dans cette région de l’âme dont parle Malraux que se situe le combat. Le mal absolu contre la fraternité... la condition humaine.


[1Jorge Semprun a été ministre de la Culture du gouvernement de Felipe Gonzalez de 1988 à 1991

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