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Arnaut Daniel, l’inventeur de la sextine

dimanche 12 janvier 2014, par Serge Bonnery

La première sextine - cette forme poétique qui, ainsi que le démontre Jacques Roubaud, est à l’origine du sonnet - connue dans l’histoire de la littérature est due au troubadour Arnaut Daniel. La canso (chanson) "Lo ferm voler q’el cor m’intra" est construite selon une forme d’une complexité inouïe. Je vous en propose une exploration attentive.

La sextine se compose de six strophes de six vers chacun dont le premier et le dernier (1-6) sont des octosyllabes et les quatre autres centraux (2-3-4-5) des décasyllabes. Cela donne une première suite que nous pourrions formuler ainsi : 1/8 - 2/10 - 3/10 - 4/10 - 5/10 - 6/8.

Les rimes des six vers de la première strophe sont constituées par six mots repris dans les strophes suivantes mais dans un ordre chaque fois différent. La suite dite d’Arnaut Daniel est ainsi constituée (en chiffres romains le numéro de la strophe ; en chiffres arabes la numérotation des mots-rimes) :

I - 1, 2, 3, 4, 5, 6

II - 6, 1, 5, 2, 4, 3

III - 3, 6, 4, 1, 2, 5

IV - 5, 3, 2, 6, 1, 4

V - 4, 5, 1, 3, 6, 2

VI - 2, 4, 6, 5, 3, 1

Ces suites se composent selon la méthode suivante : les premier et dernier vers de la strophe forment les deux premiers de la strophe suivante, les cinquième et second vers deviennent les troisième et quatrième et, enfin, les quatrième et troisième deviennent les cinquième et sixième.

Voyons maintenant l’alternance des rimes. Pour la première strophe, la suite est un effet de miroir parfait : a-b-c-c-b-a. En suivant :

II - a, a, b, b, c, c

III - c, a, c, a, b, b

IV - b, c, b, a, a, c

V - c, b, a, c, a, b

VI - b, c, a, b, c, a

La suite b-c-a est reprise à l’envoi constitué de trois décasyllabes se terminant par les rimes originelles réunies (bb-cc-aa) en une sorte de gigantesque bouquet final.

Voici maintenant la même présentation avec les mots de la chanson. Les six mots-rimes sont (dans l’ordre de la première strophe) :

I - intra (a), ongla (b), arma (c), verga (c), oncle (b), cambra (a)

II - cambra (a), intra (a), oncle (b), ongla (b), verga (c), arma (c)

III - arma (c), cambra (a), verga (c), intra (a), ongla (b), oncle (b)

IV - oncle (b), arma (c), ongla (b), cambra (a), intra (a), verga (c)

V - verga (c) oncle (b), intra (a), arma (c), cambra (a), ongla (b)

VI - ongla (b), verga (c), cambra (a), oncle (b), arma (c), intra (a)

Nous voici "armés" pour voir le texte intégral de la canso "Lo ferm voler q’el cor m’intra" de Maître Arnaut Daniel, le troubadour auquel Dante rend hommage, en langue occitane, au chant XXVI du Purgatoire de sa Divine Comédie en des termes sans ambiguïté et qui font de lui le père spirituel des poètes du Dolce Stil Nuovo.

Nous avons adopté la graphie publiée par Jacques Roubaud dans son Anthologie des Troubadours (éditions Seghers) et nous donnons en suivant sa traduction du texte.

La canso d’Arnaut Daniel


Lo ferm voler q’el cor m’intra

no-m pot jes becs escoissendre ni ongla

de lausengier qui pert per maldir s’arma

e car non l’aus batr’ab ram ni ab verga

sivals a frau lai on non aurai oncle

jauzirai joi en vergier o dinz cambra.

Qan mi soven de la cambra

on a mon dan sai que nuills hom non intra

anz me son tuich plus que fraire ni oncle

non ai membre no-m fremisca neis l’ongla

aissi cum fai l’enfas denant la verga

tal paor ai no-l sia trop de l’arma

Del cor li fos non de l’arma

e cossentis m’a celat dinz sa cambra

que plus mi nafra-l cor que colps de verga

car lo sieus sers lai on ill es non intra

totz temps serai ab lieis cum carns et ongla

e non creirai chastic d’amic ni d’oncle.

Anc la seror de mon oncle

non amei plus ni tant per aquest’arma

c’aitant vezis cum es lo detz de l’ongla

s’a liei plagues volgr’esser de sa cambra

de mi pot far l’amors q’inz el cor m’intra

mieills a son vol c’om fortz de frevol verga.

Pois flori la seca verga

ni d’En Adam mogron nebot ni oncle

tan fin amors cum cella q’el cor m’intra

non cuig fos anc en cors ni neis en arma

on qu’ill estai fors en plaz’ o dins cambra

mos cors no-is part de lieis tan cum ten l’ongla.

C’aissi s’enpren e s’enongla

mos cors en lei cum l’escross’en la verga

qu’ill m’es de joi tors e palaitz e cambra

e non am tan fraire paren ni oncle

q’en paradis n’aura doble joi m’arma

si ja nuills hom per ben amar lai intra.

Arnaut tramet sa chansson d’ongl’ e d’oncle

a grat de lieis que de sa verg’ a l’arma,

son Desirat cui pretz en cambra intra.

Traduction de Jacques Roubaud

La ferme volonté qui au coeur m’entre / ne peut ni langue la briser ni ongle / de médisant qui perd à mal dire son âme / n’osant le battre de rameau ou de verge / en fraude seulement où je n’ai nul oncle / je jouirai de ma joie en verger ou chambre

Quand je me souviens de la chambre / où pour mon mal je sais que nul homme n’entre / mais tous me sont pires que frère ou qu’oncle / tremblent tous les membres jusqu’à l’ongle / ainsi que fait l’enfant devant la verge / tant j’ai peur de n’être assez sien dans mon âme

Ah que je sois sien dans le corps non l’âme / et qu’elle m’accueille en secret dans sa chambre / plus me blesse le coeur que coup de verge / d’être son serf qui là où elle est n’entre / toujours je serai près d’elle comme chair et ongle / n’écoutant aucun reproche d’ami ni d’oncle

Jamais la soeur de mon oncle / je n’aimerai tant ou plus par mon âme / aussi proche qu’est le doigt de l’ongle / s’il lui plaisait je voudrais être dans sa chambre / il peut faire de moi l’amour qui dans mon coeur entre / à son gré comme homme fort de faible verge

Depuis qu’a fleuri la sèche verge / que du seigneur Adam est descendu nain ou oncle / en amour comme celui qui dans mon coeur entre / je ne crois pas qu’il en fut dans un corps ni dans une âme / où qu’elle soit sur la place ou dans la chambre / on coeur sera moins loin que l’épaisseur d’un ongle

Qu’ainsi s’enracine revienne ongle / mon coeur en elle comme écorce en la verge / elle m’est de joie tour et palais et chambre / je n’aime tant frère parent ni oncle / en paradis aura double joie mon âme / si jamais homme d’avoir aimé y entre

Arnault finit sa chanson d’ongle et d’oncle / pour plaire à celle dont la verge est l’âme / son Desirat son prix entre sa chambre

Quelques notes sur le texte - ce que dit le poète

Outre qu’il est capital dans l’histoire de la littérature universelle (les Troubadours, fondateurs de la langue occitane, sont des poètes universels), ce texte, cettecanso nous en apprend sur l’érotique d’Arnaut Daniel. Et si d’aucuns avaient encore des doutes sur la dimension charnelle de l’érotique des troubadours, la réponse se trouve dans ce vers sans ambiguïté, placé en tête de la strophe III du poème : Del cors li fos non de l’arma (Ah que je sois sien dans le corps non l’âme)...

Le drame de la séparation que vit le troubadour se retrouve ici traité ainsi que dans nombre d’autres cansos. C’est l’un des thèmes de prédilection du trobar : le poète aime sa Dame qui le tient éloigné. Ici, Arnaut ne peut pénétrer dans la chambre de l’Aimée dont l’entrée lui est interdite (Quand je me souviens de la chambre / où pour mon mal nul homme n’entre... strophe II). Pourtant, le poète ne perd pas espoir. Une union est encore espérée, possible. Où ? En paradis où son âme aura double joie "si jamais homme d’avoir aimé y entre".

A la même époque, les cathares croyaient que nous vivions dans le monde séparés de notre âme originelle dont nous ne détenions qu’une parcelle emprisonnée dans nos corps de chair. Ils enseignaient que l’homme devait faire, par le Consolament, le salut de son âme afin de retrouver en paradis l’unité principielle d’où il avait chuté pour devenir l’Adam terrestre. Peut-on lire, ici, une évocation à mots couverts de la doctrine cathare ? Chacun est libre de son interprétation...

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