Les cahiers de Serge Bonnery

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Naissance de Joë Bousquet

dimanche 12 janvier 2014, par Serge Bonnery

"Je vais mieux et j’ai pu faire quelques pas. Oh ! des pas bien vagues et vieillots, rien de l’allure triomphante qui me permettrait de courir à un rendez-vous d’amour longtemps désiré et impatiemment attendu". Joë Bousquet

Le 23 septembre 1919, le lieutenant Bousquet blessé à Vailly, dans le département de l’Aisne, est allongé dans son lit de convalescent à l’hôpital mixte de Carcassonne. Allongée est la position que, bientôt, il ne quittera pour ainsi dire plus puisque la blessure le privera définitivement de l’usage de ses jambes. Le 23 septembre 1919, à la faveur d’une lettre d’Elle qu’il vient de recevoir, Bousquet renoue avec Marthe.

Le lieutenant avait fait la rencontre de Marthe au théâtre de Béziers, pendant une représentation du Werther de Massenet à laquelle Bousquet assistait lors d’une permission tandis que la guerre faisait rage dans le Nord. Cette rencontre et le drame qui se noue autour d’elle, Bousquet les évoque dans une lettre adressée à Jean Cassou le 24 octobre 1937 : " Quand je veux aborder ma vie sous l’angle de son bonheur, je regarde ses faits déterminants à la lumière de tout ce qu’elle fut. Je revois une salle de théâtre à Béziers pendant que l’on jouait Werther. D’un fauteuil où j’étais assis, je regardais dans une loge une jeune femme étincelante. Je n’osais pas espérer qu’elle jetterait les yeux sur le petit aspirant qui était là pour deux jours, je ne savais pas qu’elle serait à moi, et puis qu’elle me ferait mourir ".

Marthe Marquié, en instance de divorce au moment où débute sa liaison avec Joë Bousquet, est à l’origine de la blessure survenue le 27 mai 1918 à Vailly. C’est Bousquet qui le dit. Il n’y a aucune raison de douter de cette affirmation. La situation même de Marthe Marquié, la crainte du scandale public, l’offense aux convenances, aux bonnes mœurs d’un siècle finissant, les interdits bravés : tout cela pèse sur l’amour que ces deux jeunes êtres se vouent, corps et âme mêlés dans un temps d’urgence où la vie des hommes en guerre ne tient qu’au fil du hasard des balles perdues. Car manifestement, ils se sont aimés " au soleil de mon temps de feu " écrit Bousquet. " Je l’ai adorée ", dit-il à Cassou et il ajoute, immédiatement : " Mais enfin, c’est un peu sa faute si je suis couché, et je ne l’en aime que plus, bien que toute ma vie me sépare d’elle, pour l’éclairer dans mon cœur, pour l’éclairer partout où je veux l’atteindre".

Le 27 mai 1918, le lieutenant pris dans une embuscade se jettera sous la mitraille avec cette bravoure inconsciente qui faisait sa réputation dans le régiment disciplinaire où il avait lui-même demandé son incorporation. Plus tard, Marthe avouera ne lui avoir jamais écrit de sa propre main afin d’écarter les soupçons si ces correspondances illicites étaient retrouvées sur le corps du guerrier tué et renvoyées à leur expéditrice.

Après cela, comment renouer ? Comment redire, après la blessure, l’exaltation de l’amour ? C’est l’un des enjeux de la correspondance entre Bousquet et Marthe telle que nous la connaissons aujourd’hui, sachant que toutes les lettres du front ont été perdues. " Je vais mieux et j’ai pu faire quelques pas. Oh ! des pas bien vagues et vieillots, rien de l’allure triomphante qui me permettrait de courir à un rendez-vous d’amour longtemps désiré et impatiemment attendu " : dès les premières lettres de 1919, c’est le manque qui s’exprime. Et ce manque, c’est l’absence. La distance. Bousquet blessé, Bousquet couché, Bousquet paralysé ne peut plus " courir à un rendez-vous d’amour ".

7 novembre 1919 : " Carcassonne est toujours un pays gris et sale : et tout le long des jours si ternes je regarde tomber les feuilles, en chauffant à un grand feu de bois mes jambes paresseuses, autrefois si promptes à m’amener vers vous ". Combler ce vide, cette absence, ce manque : c’est là l’enjeu essentiel de la correspondance avec Marthe. Et plus l’enjeu se fait pressant, plus le texte dira, nous le verrons, l’impossibilité de combler le vide. La blessure est profonde qui jamais ne se refermera. Car depuis le 27 mai 1918, Bousquet est séparé. Séparé de l’autre lui-même, momentanément incarné par Marthe. Son être s’est divisé et sur les cendres de son corps, quelque chose devra naître et qui sera de l’ordre du commencement. La correspondance avec Marthe commence en effet la vaste entreprise de reconstruction entamée par Bousquet après sa blessure de guerre. Il s’agit là d’un commencement et non d’un recommencement. Lettre du 7 novembre 1919, Bousquet écrit : " Qu’est-ce que le passé ? Si mort, si loin (…) Je pense, Marthe, que c’est sans doute sans espoir que la vie nous a séparés et que l’irréparable a divisé nos chemins ". Sans espoir, irréparable : ces mots définitifs disent combien il n’est plus possible de revenir sur le chemin. Il n’y a plus de chemin. Le chemin est à venir, dans l’Ouvert…

Ecoutons René Nelli, qui fut l’un des plus proches compagnons de route de Joë Bousquet tout au long de sa vie, raconter l’épisode qui survint sans doute quelques jours après la rencontre avec Marthe. Nous sommes au début de l’année 1918, Bousquet permissionnaire pour sept jours se repose à Béziers où son père occupe les fonctions de médecin-chef de la place militaire. René Nelli : " L’enchantement de cette liaison si vite nouée - il fallait se hâter de vivre ! - et au cours de laquelle ils avaient échangé la promesse de se marier après la guerre, ne dura même pas le temps de la permission. Par un de ces revirements inexplicables que nous constaterons souvent chez Bousquet, voici qu’il tourne délibérément le dos au bonheur, comme s’il avait hâte d’aller au devant de la catastrophe. C’est en vain que sa mère pleure, que sa sœur essaie de le raisonner : il renonce à se laisser hospitaliser à Béziers (…). Avant même que les sept jours soient écoulés, il écrit au colonel de son régiment, lui demande de lui éviter même le séjour obligatoire au dépôt de la division… Quelques jours après, dit-il, j’étais dans une compagnie de première ligne ". Celle-là même à la tête de laquelle il va délibérément aller au devant de la mort. Et Nelli fait remarquer : " Les difficultés qui s’étaient présentées, la colère de sa mère quand elle aurait su qu’il voulait épouser une divorcée, ne sauraient évidemment rendre compte de ce brusque renoncement (…). La vérité, il l’a dit lui-même, c’est qu’il se sentait voué à la séparation ".

28 mai 1920 : depuis la veille, Joë Bousquet est installé tout près d’ici, à l’hôtel des Thermes de Lamalou-les-Bains. De Carcassonne, il a fait la route en traversant le Minervois, puis Saint-Pons et, enfin, Lamalou. 28 mai 1920 : la lettre qu’il adresse à Marthe dès son arrivée à Lamalou annonce l’obsession de la rencontre. 28 mai 1920 : " Je t’écris pour te dire que je suis bien heureux de me sentir plus près de toi. Mon père va rester encore quelque temps. Je te préviendrai dès que je serai seul ". 31 mai : " Pour le moment, je suis seul avec une infirmière qui m’est très dévouée et dont nous n’avons à craindre aucun ragot ; et si par cas quelque chose survenait d’ici dimanche, je te l’écrirais pour ne pas t’exposer à des ennuis qui me désoleraient. Avant ton arrivée, ne manque pas de m’écrire à quelle heure tu arriveras - avec qui tu viens à Lamalou et à quelle heure tu repartiras ". La correspondance, ici, devient le lieu où se déploie une stratégie de contournement. La rencontre ne peut avoir lieu que dans le secret. " Je suis à l’hôtel des Thermes, c’est-à-dire en somme dans le parc de Lamalou-le-Haut. En entrant dans l’hôtel par la porte de côté qui donne sur la route de Lamalou-le-Bas, elle est toujours ouverte, juste derrière la statue en bronze, ma chambre est à la première porte à droite, numéro 1. Tu ne peux pas te tromper et tu n’auras pas besoin de demander mon nom et ma chambre ". Suit, dans cette lettre, un plan dessiné de la main de Bousquet, plan détaillé de l’accès à l’hôtel. Un plan, comme le lieutenant en crayonnait sans doute sur le champ de bataille, pour expliquer à ses hommes comment l’assaut allait se dérouler.

31 mai 1920 : " Je suis bien, bien heureux, ma chérie, à l’idée de t’embrasser bien fort ". 8 juin 1920 : " J’attendais ta venue si content, mais je pense bien que tu n’es cause en rien de ce retard. (…) Je t’écrirai après-demain ou vendredi pour te dire si tu peux venir en toute sûreté ". 10 juin 1920 : " Nous jouons de malheur. Je reçois à l’instant un mot de mon père m’annonçant son arrivée pour samedi matin 9 heures. Il restera avec moi jusqu’au lundi soir ou au mardi matin. Je suis désolé. Il semble qu’une malédiction nous empêche de nous revoir ". La longue litanie commence mais elle dit immédiatement toute la difficulté qu’il y aura, pour ces deux êtres, à se retrouver. Elle dit l’impossible lien à reconstruire, malgré les rencontres qui, à Lamalou puis, quelques années plus tard, à Sète, auront effectivement lieu. De Lamalou, 8 juillet 1920 : " De ma fenêtre où j’ai roulé mon fauteuil, je vois la place d’où avant-hier je t’ai vue arriver avec une émotion si douce. Chère Marthe, tu ne comprends pas de quelle façon je t’aime, si violente, si ombrageuse et si exclusive ". Où se situe donc, malgré les retrouvailles, la vraie difficulté ? Pas seulement, en tout cas pas uniquement dans les jeux cachés imposés par les convenances et les mœurs de l’époque. Même si tout cela pèse lourdement comme en témoigne la lettre du 1er avril 1923 : " J’allais avoir à combattre la fameuse phrase : on n’épouse pas sa maîtresse ". Phrase terrible mais Nelli a raison. Il y a autre chose, de plus ténu, de l’ordre de l’indicible : et cet autre chose, c’est le vide, l’absence de cet autre moi-même perdu dès lors que le lien est tranché dans le vif de la chair. Lettre du 16 juillet 1920 : " Les départs sont tristes toujours ; parce qu’on sent que quelque chose meurt, que quelque chose se fane (…) Comme la séparation est navrante quand, après quelques jours d’un bonheur absolu, elle nous arrache à tout ce que nous aimons ". Et, plus loin, dans la même lettre : " Que de choses mortes ! Que d’heures qui ne revivront plus ". Et, enfin, toujours dans la même lettre, ceci : " On va se voir, on est fou de bonheur, on a mille choses à se dire et puis quand le cher visage blond apparaît, le bonheur glace les mots dans la bouche ; on est déconcerté, on n’a plus rien à se dire (…) Mais si tu savais, Marthe, quand tu es partie, que de discours je t’adresse ".

Le lien est rompu. Bousquet a rompu le lien, par le pressentiment de la séparation qui le conduit sous le feu. Et la rencontre, alors, ne peut plus que révéler le vide, l’absence. Ce à partir de quoi il faudra, désormais, commencer autre chose. La vie nouvelle. Lettre du 5 avril 1923 : " Je n’ai plus le cœur à bâtir des phrases, puisque vous devez les lire sans amour. Ma vie, un jour, s’était embellie de votre présence (…). Ecoutez, ma petite amie. Je ne peux pas aimer une autre femme que vous ; et vous le savez. Mais je n’ai plus les forces de supporter tant de souffrance (…). A la place où je gardais vos lettres, que j’ai brûlées, et qui me manquent beaucoup, il y a de la drogue dont je suis décidé à me servir quand je ne pourrai plus supporter mon malheur ".

Plus que l’usage des drogues, c’est l’écriture qui, désormais, prendra le relais de la correspondance pour continuer l’œuvre de reconstruction. " Au commencement était le Verbe ". Pour Bousquet, le commencement de la vie nouvelle passe par la parole. La correspondance avec Marthe, en cela, me paraît capitale parce qu’elle témoigne de la naissance de Bousquet à l’écriture. Elle dit ce commencement là. Celui du Verbe que Bousquet n’aura de cesse de voir s’incarner dans sa chair blessée. Ce à quoi Bousquet va s’employer désormais nuit et jour, " dans une pièce étrange garnie de boiseries Louis XVI ", entouré d’œuvres de Tanguy, Picabia, Ernst, Chirico, Dali, les œuvres de ses amis. Bousquet devenu l’écrivain que l’on sait, dont le regard scrutera longtemps l’horizon de Béziers, en mémoire du lien perdu. Où l’homme est séparé, la vie reste à inventer.

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