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Noms de Dieu(x), le nom

vendredi 23 novembre 2018, par Serge Bonnery

Lors de l’épisode du buisson ardent (Exode 3 :1-8) [1], la révélation de Dieu à Moïse est d’abord la révélation d’un nom. Ce nom apparaît dans le texte sous la forme du tétragramme יהוה. Cette forme du nom divin (qui apparaît pour la première fois dans Genèse 2 :4) supplante ici celle utilisée dès le premier verset de Genèse (1 :1) : אלהים (Elohims, selon la translitération de Chouraqui).

Il existe une première différence entre ces deux noms : אלהים se prononce littéralement (Elohims) alors que יהוה ne se prononce pas. La lecture nécessite donc une substitution. Dans la prière traditionnelle, יהוה se dit Adonaï.

Il y a un autre mystère. Il concerne le nom אלהים qui, en hébreu, est écrit au pluriel (la terminaison ים est la marque du masculin pluriel). Dans sa traduction, André Chouraqui opte pour la translitération Elohims avec le « s » pour bien insister sur ce pluriel qui pose question.

Si l’un de ses noms, et a fortiori le tout premier utilisé dans la Torah (בראשת ברא אלהים, Genèse 1:1), s’écrit au pluriel, Dieu est-il unique ?

C’est l’une des (nombreuses) questions que François Drachline pose dans son livre Un monothéisme sans dieu qui vient de paraître aux éditions Hermann. Pour interroger cette énigme du pluriel, il se réfère au verset de Deutéronome (6 :4), le fameux « Shema Israël » (Ecoute Israël) qui dit : « Ecoute Israël : l’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est un ». En hébreu : יהוה אחד / Adonaï ‘echad.

Or, fait valoir François Drachline : « un » (אחד) et « unique » ne signifient pas la même chose. Il remarque : « Jamais on ne trouve écrit dans la Bible qu’il n’y a qu’un seul dieu ». A l’époque où sont composés les textes bibliques, il existe de nombreux dieux (en Grèce, en Egypte etc…). La Bible, ajoute-t-il, « reconnaît elle-même l’existence de plusieurs dieux ». Par contre, les Hébreux disent littéralement : « Nos dieux (Elohims au pluriel) sont un (echad) ».

Pour les Hébreux, Dieu n’est pas unique. Il est Un.

François Drachline analyse ensuite un autre élément de l’épisode du buisson ardent dans lequel il est dit (Exode 3 :3) que Moïse est confronté à un « prodige » (le buisson qui brûle mais ne se consume pas), sens littéral du mot המראה que Chouraqui traduit par « grande vision » [2], dont la racine מרה (MRH) est la même que celle du mot מראה (miroir).

La question est : devant le « grand phénomène » (traduction rabbinat français) du buisson ardent, Moïse est-il confronté à un « prodige » ou à un « miroir », c’est-à-dire à lui-même ?

Pour François Drachline, « l’appel de Dieu à Moïse est un appel individuel ». C’est « une invitation personnelle ». Il est d’ailleurs à remarquer que Dieu, depuis le commencement (Béréchit) du Pentateuque, ne s’adresse jamais directement à la foule. Il parle à Adam, à Noé, à Abraham, à Moïse. Toujours à des personnes en particulier. Cette manière qu’adopte la Bible d’individualiser le rapport homme-Dieu « évite la vision dictatoriale et prosélyte des religions qui se pensent détentrices de la vérité », analyse François Drachline.

Le rapport à Dieu est affaire personnelle. Chacun face à la face cachée de lui-même.

Pour François Drachline, la vision mosaïque au sommet du mont Horeb est « une plongée en soi-même » qui répond à « une nécessité personnelle de se confronter au monde ». Vision à partir de laquelle il est possible de « promouvoir une responsabilité individuelle » contre le refuge derrière une idole, quelle qu’elle soit (dieu, maître, dirigeant politique etc…). Chacun est en effet en capacité d’accomplir le travail de confrontation à soi. Chacun le peut. La Bible entend encourager cette confrontation. Elle enseigne que chacun est responsable de ses actes.

Ce dont il s’agit, c’est d’interroger Dieu comme l’ose Abraham au moment du pacte (Genèse 15 :8) ou encore lorsqu’il tente de sauver les justes de Sodome et Gomorrhe (Genèse 18 :23). C’est ce qu’ose aussi Rebecca quand elle s’adresse directement à Dieu (encore un rapport individuel) à propos de sa fécondité (Genèse 25 :22). Aucun de nous n’est Abraham ou Moïse ou Rebecca. Il nous est aujourd’hui impossible d’interroger directement Dieu. Non que le lien a été rompu, mais... Il nous reste sa Parole. C’est donc sa Parole qu’il nous est enjoint d’interroger. Sa Parole et non Dieu lui-même. Sa Parole qui, par substitution, est devenue sa personne. Là est le sens de l’étude.

Cette « différence profonde entre un universel imposé et un individuel qui aspire à… » engendre une conséquence politique : selon le texte biblique, « il n’y a strictement aucune vocation, pour ceux qui croient en un dieu, d’obliger les autres à croire en le même dieu », note François Drachline. C’est, ici énoncé, le principe de tolérance. Le pluriel Elohims « étonnant pour une religion qui invente le monothéisme, invite au respect des autres dieux et à penser, pour soi, une dimension de l’ordre du singulier ».

Revenons un instant sur la question du nom יהוה imprononçable. Face à cette difficulté, le lecteur du texte biblique n’a pas d’autre choix que de substituer d’autres noms au tétragramme. Dans la prière, יהוה se dit traditionnellement Adonaï. Le substitut Hachem est utilisé dans la conversation courante. La Bible ne peut pas traduire ce qui est intraduisible. A côté du nom imprononçable, elle invente d’autres noms. Elle substitue.

De fait, יהוה désigne une absence. « Il faut s’arranger avec cette absence », dont François Drachline souligne qu’elle est « créatrice de pensée ». Absence heureuse ?

Cette figuration d’une absence soulève une question comme une immense vague qui fondrait soudainement sur nous :

« Quel est ce dieu que je dois aimer et dont je ne connais pas le nom, dont le nom même, que j’ignore, m’est de surcroît imprononçable ? »

Marc-Alain Ouaknin la formule ainsi : « Quel concept (il utilise le mot concept sur lequel reviendra François Drachline dans la suite de la conversation) Moïse a-t-il dû inventer pour que le tétragramme demeurât imprononçable ? » et il avance : « C’est parce qu’il fallait que la divinité des Hébreux fût singulière qu’on lui a attribué un nom imprononçable ». Et non l’inverse.

Le nom imprononçable est la condition de la singularité du dieu des Hébreux.

Pour François Drachline (qui rebondit sur le mot concept), la Bible est à la fois religieuse et philosophique. Elle offre en permanence la possibilité de ces deux lectures. Ce que dit Moïse au peuple dont la charge lui a été confiée :

« Puise en toi la nécessité de ton devenir ».

Plonge en toi, pars de toi : tel est, selon François Drachline, le sens du tétragramme. Telle est la voie que ce nom imprononçable ouvre pour chacun de nous.

La rencontre entre Dieu et Moïse au sommet du mont Horeb n’est pas un face-à-face dans le sens littéral du terme. « Ce n’est pas une rencontre de visage à visage » puisque Moïse ne peut pas voir la face de Dieu, mais « une rencontre d’intériorité à intériorité ».

Nous retrouvons ici le rôle du miroir מראה évoqué plus haut, miroir qui me place face à moi-même et me donne la possibilité de puiser en moi la force de ma liberté.

Se dresse ici encore, une nouvelle difficulté. Contrairement à la pensée grecque, la pensée biblique ne fonctionne pas à partir de concepts. Comment, donc, dire l’intériorité sans concept ?

Ou : comment se regarder pour pénétrer à l’intérieur de soi ?

François Drachline revient à Montaigne pour qui « nous sommes tous des étrangers pour nous-mêmes ». Et plus nous plongeons à l’intérieur de nous, prolonge François Drachline, plus nous découvrons que nous sommes étrangers pour nous-mêmes et que cette étrangeté en nous nous échappe [3].

Il faut en outre convenir que « notre singularité est plurielle ». Que « nous avons plusieurs visages ». Que nous sommes à l’image de ce pluriel ים du nom de substitution Elohims.

Nos intérieurs sont multiples, mais nous ne sommes pas moins un. Un individu unique avec une multiplicité de visages, ce qui s’entend comme une définition de la complexité.

Ici, la position des cabalistes est éclairante. Que disent-ils ? Que Dieu s’est « retiré de lui-même en lui-même pour créer le monde qui est le lieu de sa disparition ». Dieu s’est retiré de sa propre création (le « Tsimtsoum ») et ce faisant, il a placé l’homme dans le monde devant sa responsabilité individuelle. Il lui a donné le libre-arbitre.

La conclusion de François Drachline entraînera, en fin d’émission, un moment de profond silence (interrogatif ? dubitatif ?). Je la livre telle quelle :

« Je n’ai pas besoin de dire que Dieu s’est retiré. Je constate que sans Dieu, ça marche ».

Faut-il comprendre qu’il n’est pas besoin de Dieu pour penser la place de l’homme dans le monde ? François Drachline pousse alors encore plus loin l’avantage (comme on dirait au jeu d’échecs) : et si la Bible était « la face cachée de l’athéisme » ?

L’intégralité de l’entretien entre Marc-Alain Ouaknin et François Rachline diffusé dimanche 18 novembre dans l’émission Talmudiques sur France Culture :


[1Source : François Rachline invité de Talmudiques, l’émission de Marc-Alain Ouaknin sur France Culture, le dimanche 18 novembre 2018 pour son livre Un monothéisme sans dieu aux éditions Hermann.

[2La Bible du Rabbinat Français préfère traduire « grand phénomène ».

[3Un champ semble ici largement s’ouvrir pour la psychanalyse.

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