Les cahiers de Serge Bonnery

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L’exigence du Nom

samedi 10 novembre 2018, par Serge Bonnery

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Joë Bousquet (ici en uniforme de lieutenant) - Collection particulière

Travailler dans l’exigence du Nom (ce que m’apprend l’étude de l’hébreu biblique).

Reçu de mon ami Alain Freixe, ceci qui se rapporte à la question du lien de Joë Bousquet à la philosophie. Alain voit Bousquet comme, je le cite, « une figure de la pensée et de l’action », ce qui le rapproche de la figure de l’antiphilosophe selon le sens qu’en donne Alain Badiou :

« Un antiphilosophe est quelqu’un qui dit au philosophe : vous parlez de la vérité, vous en dépliez le concept, mais vous passez à côté de cela seul qui compte, et qui est qu’il n’y a de vérité que pour quelqu’un. Ou encore : une vérité est de l’ordre subjectif de l’acte, jamais de l’ordre impersonnel du concept. L’antiphilosophe pense qu’il faut toujours montrer et expérimenter une vérité, qu’elle suppose une rencontre, et se dérobe à la construction intellectuelle ou aux chicanes de la preuve. L’antiphilosophe, pour donner l’exemple, paie de sa personne : il exhibe sa propre vie comme scène effective de la vérité. C’est pourquoi il y a Les confessions de Rousseau, le minutieux récit, par Kierkegaard, de ses fiançailles avec Régine, ou le Ecce homo de Nietzsche. De même Paul, pour qui ne vaut preuve que la conviction avec laquelle chacun déclare sa foi aux autres. Le « qui suis-je, moi qui prétends vous parler ? » est crucial. Ou, pour le dire plus abstraitement : l’antiphilosophe considère que tout énoncé se soutient en dernière instance du lambeau de chair qu’il arrache au sujet vivant, au sujet de l’énonciation. [1] »

Le Premier ministre Edouard Philippe annonce dans une tribune publiée vendredi 9 novembre sur Facebook que les actes antisémites ont progressé de 69 % lors des neufs premiers mois de l’année 2018 en France [2]. Cette tribune, qui débute par un rappel de « la nuit de cristal » du 9 novembre 1938 en Allemagne [3], est comme par hasard publiée au moment où la tentative de réhabilitation de Pétain par le président de la République suscite une large réprobation dans l’opinion publique. Est-ce en offrant à Pétain une réhabilitation lors d’un hommage aux maréchaux de la Grande Guerre enterrés aux Invalides que le chef de l’Etat calmera les velléités d’une tendance réactionnaire et antisémite (laquelle ne concerne pas que l’ultra-droite) qui sévit en France et doit se sentir ragaillardie par cette tentative ? Tous les efforts des républicains devraient au contraire concourir à marginaliser chaque jour davantage l’antisémitisme qui menace la paix au sein de la société laïque censée garantir à chacun sa liberté de conscience et de penser. Nous vivons dans une confusion sciemment entretenue qui ouvre la porte au retour à des heures sombres.

Pour combattre cette confusion, travailler chaque jour sans relâche dans l’exigence du Nom.

Je n’ai rien envie d’autre en ce moment que d’entendre la mer, sa colère, son écume, sa rage. Ce que nous écumons de nos colères, de nos râles.

Que de vagues nous tiennent et rejettent nos corps, « lambeau de chair arraché au vivant ». Qui suis-je ?

Badiou : « Une vérité est de l’ordre subjectif de l’acte ».

« On ne saurait parler de temps verbaux en hébreu préexilique. (…) Plutôt que de temps, il faut parler d’aspects : il s’agit moins de savoir si une action est antérieure ou postérieure à une autre que si elle est accomplie ou inaccomplie ». Extrait de L’hébreu : 3000 ans d’histoire de Mireille Hadas-Lebel.

Ce qui intéresse la langue est de saisir des aspects des choses, désigner ce qui est et/ou ce qui n’est pas. Sur le « n’est pas » plane une incertitude : il peut jamais n’être. Seul est sûr ce qui est en acte. Ce qui n’est pas est moins assuré. Soit « ce » a disparu (n’est plus après avoir été car l’aspect d’être est transitoire) soit il n’apparaîtra jamais (ne sera). Alors, la langue n’a pas d’autre choix que de dire l’impossibilité d’être.


[1Alain Badiou, Paul le saint, entretien avec Jacques Henric, in revue Artpress.

[2Source lemonde.fr.

[3Cette nuit-là, les nazis encouragèrent et se livrèrent eux-mêmes à des violences contre les juifs allemands dans leurs commerces, leurs synagogues, leurs habitations.

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