Les cahiers de Serge Bonnery

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Un monde en soi

mercredi 7 novembre 2018, par Serge Bonnery

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Les ouvrages des auteurs invités

La proposition initiale du Banquet d’automne de Lagrasse [1] était : Histoires du moi / Histoires du monde. Reprenons-en les termes : « Qu’est-ce qu’on écrit lorsqu’on écrit ? Soi ou le monde ? »

Si la littérature semble marquer une hésitation entre ces deux voi(es)x (mais peut-être n’est-ce qu’une apparence ?) ; si leur pratique a pu autoriser la définition toujours discutable de genres (autobiographie, roman historique, autofiction…), s’en tenir là ferait courir le risque de ruiner la question alors qu’il faudrait peut-être poser que la littérature naît de cette hésitation même, dont elle ferait son propre mouvement intérieur, son souffle, son âme : la littérature, donc, comme une oscillation entre Histoires du moi et Histoires du monde, entre Ecritures du moi et Ecritures du monde.

Lors écrire soi serait déjà un peu écrire le monde, et inversement dire le monde une manière plus ou moins voilée, ou pas, de parler de soi.

Mais revenons à nos Histoires. Le pluriel, ici, importe. Il nous garde du piège de la totalité et nous rappelle combien il était capital que la Tour de Babel fût détruite, (geste salvateur sans quoi le monde aurait sombré avec la mort de l’Autre).

Vouloir faire d’une écriture un tout, ou qu’une écriture soit un tout, voilà une mort certaine de la littérature, alors que pour vivre, elle doit au contraire jouer des manques, des trous (par exemple de mémoire, comme on le voit dans l’œuvre de Claude Simon). Jouer avec (comme l’on dit d’un instrument de musique) ce qu’elle ignore (on ne peut pas tout savoir), ou encore jouer avec ce qu’elle n’a pas encore vu, ce qu’elle cherche à percevoir et qui ne s’est pas encore manifesté (Claude Simon toujours, quand il expliquait comment il laissait venir, dans la phrase même, la matière de l’écriture pour faire de l’écriture sa matière même).

Je reviens à la question initiale : soi et/ou le monde ? que je suis tenté de retourner ainsi : non plus une opposition entre soi et le monde mais la littérature comme un monde en soi qui serait à entendre ici de deux manières :

Monde en soi, comme monde en tant que tel : une littérature du monde, dont la visée serait de dire le monde pour tenter de le penser ;

Monde en soi, à entendre comme un intérieur de soi : une littérature de l’intime qui a donné la confession (il y en a de célèbres) ou encore la pratique du journal (la littérature n’en manque pas).

Les deux ne sont pas incompatibles. Les catégories ne rendent pas comptent d’une réalité têtue :

que les frontières sont là pour être récusées ;

que l’autour de soi, la famille, la vie dans une petite ville de Loire inférieure, cela est déjà le monde quand le vaste monde frappe à la porte, (le vaste monde qui frappe à la porte, n’est-ce pas la définition de l’Histoire ?) ainsi que le montre Jean Rouaud dont l’écriture, dès son premier roman Les champs d’honneur, dit cette oscillation du soi vers le monde ; oscillation qui montre encore que l’écriture n’a rien à faire de l’entre-soi qui est le contraire même de l’être au monde ;

car le monde, qu’est-il sinon l’en dehors de soi, le tout autre pour parler comme le philosophe Jean-Claude Milner, tout autre auquel l’écriture n’a de cesse de se frotter comme Michel Jullien dans son dernier livre, l’Ile aux troncs (que savait-il, Michel Jullien, de l’île de Valaam avant de se lancer dans l’écriture de cette histoire d’un monde ?) ;

bref, cette proposition du Banquet, je la lis comme une invitation à approcher la littérature pour ce qu’elle se propose d’être : un monde tout à la fois du soi et de l’hors de soi. Avec ses personnages, ses lieux, ses époques, un monde en soi.


[1Ce texte est une réécriture de l’introduction prononcée samedi 3 novembre en ouverture de la table-ronde du Banquet qui réunissait Johan Faerber, enseignant, critique littéraire, cofondateur de la revue en ligne Diacritik et auteur de Après la littérature, écrire le contemporain aux Presses universitaires de France ; Jean-Yves Laurichesse, professeur de littérature à l’université Jean-Jaurès de Toulouse et écrivain, auteur notamment de Place Monge aux éditions Le Temps qu’il Fait ; Jean Rouaud, écrivain (dernier livre paru : La splendeur escamotée de frère Cheval ou le secret des grottes ornées, éditions Grasset).

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