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L’antisémitisme, affaire politique

lundi 29 octobre 2018, par Serge Bonnery

L’antisémitisme ? Une réalité que la tragédie de Pittsburgh [1] vient nous rappeler au cas où nous oublierions que des actes antisémites sont commis quotidiennement à travers le monde [2]. Réalité donc, et sujet de confusion s’il en est dans le débat contemporain. Pour y faire face, le philosophe et psychanalyste Stéphane Habib [3] en appelle à la « rigueur » et la « radicalité » qu’exige à ses yeux la lutte « inlassable » et « interminable » contre l’antisémitisme qui n’est selon lui ni ancien ni nouveau. Ces deux adjectifs, il les récuse car ils affaiblissent la portée du terme « antisémitisme » en jetant un voile sur ce qu’il signifie réellement et met en jeu : la mort des corps juifs.

C’est une conférence de grande portée que Stéphane Habib a prononcée sur la question de l’antisémitisme le lundi 6 août dernier au Banquet du livre de Lagrasse dont le thème était cette année : « La confusion des temps ». L’objet de ce compte-rendu n’est pas de reproduire in extenso les propos du philosophe [4]. Le texte appartient à son auteur et il serait d’ailleurs heureux qu’il en projette la publication prochaine. Mon intention se limite à mettre l’accent sur ce qui, dans le propos de Stéphane Habib, me paraît de nature à nourrir le combat contre l’antisémitisme dont le contenu, pour demeurer efficient, doit être actualisé en permanence. Le conférencier fournit ici quelques précieux outils dont ne sauraient faire l’économie ceux qui, convaincus de l’essentialité de ce combat pour penser l’humanité, font face à une déferlante incessante de dénégations violentes et d’accusations insensées.

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Stéphane Habib : face à l’antisémitisme, il s’agit de "rendre manifeste ce qui se passe".

Pour Stéphane Habib, il n’y a pas de psychanalyse sans articulation stricte à la question du politique. Il existe entre les deux un rapport de structure. Une « stricture » dirait Derrida. Cette articulation tient à ce que la pratique analytique engage le politique autant qu’elle est déterminée par lui. Elle ne peut pas ne pas s’inquiéter du politique.

La structure, c’est le langage. Ce que signifiait Lacan lorsqu’il disait : « L’inconscient est structuré comme un langage ». Quant à la politique, elle est, selon Jean-Claude Milner, « l’affaire des corps parlants ».

Enoncé 1 : « On tue des juifs en France ». Tuer des juifs est l’acte antisémite qui les contient tous et tous les actes antisémites conduisent à l’élimination du corps du juif. Les juifs qui ont été abattus ces dernières années en France l’ont été en raison de leur être-juif, désignés comme tels par leurs assassins. Il s’agit d’une réalité. « Le réel est ce qui revient toujours à la même place », explique Lacan. « Le réel, prolonge Stéphane Habib, se définit d’insister ». Avec le meurtre du juif, nous assistons à un retour du même. Ni nouveau, ni ancien. Le meurtre du juif comme une donnée de la persistance.

Une part importante du problème que pose l’antisémitisme provient du fait qu’il soit possible aujourd’hui d’entendre parler fugacement d’un acte antisémite, qu’il soit possible de n’en pas prendre la mesure, de le banaliser, de n’en pas faire un motif d’intranquillité.

Comment l’empêcher cela ? La psychanalyse répond : par la compulsion, terme qui dit « la nécessité de faire quelque chose qui, si on ne le fait pas, angoisse de manière vertigineuse et laisse (celui qui ne fait pas) dans un profond désarroi ». Freud montre que la compulsion naît d’une contrainte interne. Ici, une double contrainte. 1) externe : on tue des juifs en France. 2) interne : la contrainte 1 oblige, par compulsion, à répondre à la banalisation de cette réalité.

Répondre oui. Mais comment ? « En écoutant, en observant, en parlant et en écrivant au sujet de… » (l’antisémitisme et ses actes). « En questionnant, en pensant ce qui arrive… » (on tue des juifs en France). Autrement dit, répondre à la question : « comment ne pas faire semblant que ce qui se passe ne se passe pas » qui est la question même du politique.

Il s’agit donc de « rendre manifeste ce qui se passe » pour « y faire face ». C’est l’objet même de la psychanalyse : rendre manifeste ce qui arrive. La psychanalyse est accueil-écoute. Stéphane Habib propose de former le mot à la manière de Lacan : accueilécoute. Cet accueilécoute qui oblige le psychanalyste à ne pas reculer devant ce qui se passe, à lui faire face. Et d’empêcher « toute velléité de faire comme si rien ne se passait ».

Comment lutter contre l’antisémitisme et sa banalisation ? Ici, Stéphane Habib donne une clé : il s’agit de ne pas faire comme si les actes antisémites n’existaient pas. Cela il le nomme : le faire pas sans.

Enoncé 2 : « Aujourd’hui, quelque chose se passe en France qui porte un nom : antisémitisme ». Il s’agit de ne pas s’en accommoder mais d’en être au contraire incommodé au point de se refuser à toutes les formes possibles de conciliation. Créer avec l’antisémitisme « un rapport de force » pour mener une lutte « inlassable et interminable ». Car nous n’en aurons jamais fini avec lui.

En effet, selon Stéphane Habib : « On ne peut pas fonder un espoir sur la fin de l’antisémitisme. Il faut donc à la fois établir un rapport de force et penser l’interminabilité de ce rapport ». C’est là une articulation proprement politique en tant que la politique est « inquiétude pour la survie des corps parlants », définition qu’en donne Jean-Claude Milner.

Au terme persistance (de l’antisémitisme), Stéphane Habib préfère celui de rémanence tel que déployé par Jean-Luc Nancy [5]. La rémanence est « ce qui reste, ce qui subsiste » et dans subsiste il faut entendre le sub : ce qui reste en dessous, ce qu’on ne perçoit peut-être pas (ou que l’on ne veut pas voir) mais qui n’a pas disparu pour autant.

Plutôt que faire avec (l’antisémitisme), il s’agit donc de faire pas sans [6] qui revient en l’occurrence à empêcher toute tentative de relativisation ou de minimisation de l’acte antisémite.

Faire pas sans, c’est manifester ce qui se passe : le donner à voir, à lire, à penser, en traquer inlassablement toutes les articulations dans le but de le démasquer. « Se faire dérangeant et irréconciliable ». Il y a là affirmation de l’intransigeance qu’exige le combat contre l’antisémitisme. Exigence double car elle appelle tout à la fois rigueur et radicalité.

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"Psychanalyser, c’est devenir intranquille".

L’antisémitisme se heurte en effet sans cesse au risque de sa négation ou de sa banalisation, au risque de ne pas être vu ou à celui d’être minimisé. Le problème est que le terme même se trouve pris entre l’imprononçable et l’inaudible.

L’enjeu est donc d’empêcher que se produise ce que Stéphane Habib nomme « une catastrophe intellectuelle ». Pour lui, la psychanalyse peut y répondre. Doit même y répondre si elle veut se réinventer, si elle entend s’écrire un avenir.

Pour relever ce défi, il s’agit d’abord de se souvenir que « psychanalyser, c’est devenir intranquille » ce qui implique pour l’analyste « sans identité, sans position, sans être, sans compréhension a priori » de ce à quoi il fait face, l’obligation de « tout recommencer tout le temps ».

Question(s) : « Qu’est-ce qui fait le refus de la profération du mot » ? Son imprononçabilité ? « Comment donner au mot antisémitisme un contenu tel que les arguties des malins et des demi-habiles autour de ce terme n’aient plus prise ? » Comment faire, donc, que le mot même devienne prononçable, visible, impossible à balayer d’un revers de main ?

« Parler d’antisémitisme, c’est se heurter à une profusion de confusions », constate Stéphane Habib. L’antisémitisme étant systématiquement affublé d’adjectifs (ancien, nouveau, de gauche, islamiste, de droite, d’extrême-droite etc…) destinés à jeter un voile sur ce que le terme désigne dans la réalité, il préconise de « resserrer la pensée autour de son minimal » : ici, la mort du corps juif.

Autrement dit, et c’est là un point crucial du propos de Stéphane Habib, « que l’auteur du meurtre antisémite se revendique aujourd’hui de l’islam ou du jihad, cela ne fait pas un nouvel antisémitisme. Cela fait l’antisémitisme ». L’antisémitisme. Point. Cette exigence seule – rigueur et radicalité – donnera à penser l’antisémitisme « pour qu’on ne puisse pas ne pas l’entendre ». Qu’on le dépouille de tout ce dont on le pare pour le masquer et/ou le minimiser afin de le rendre toujours visible. Non escamotable.

Toute l’affaire, on le voit, tourne autour de la langue de l’antisémitisme. Stéphane Habib montre que, à travers les âges, à des époques différentes, l’antisémitisme s’appuie toujours sur la même structure de langue. Nous savons avec Derrida que le propre de la structure est d’inventer des figures et que là est le signe même de son « inépuisabilité ». Ce dont il s’agit est donc de « saisir la langue de l’antisémitisme dans sa structure » et non dans ses figures (car seules les figures changent selon l’époque tandis que la structure, elle, demeure). Là réside « la seule chance de saisir l’antisémitisme dans sa radicalité ». Entendre la langue de l’antisémitisme dans sa structure : telle est la tâche de la psychanalyse qui dispose des outils pour le faire.

Et le politique ? En quoi, comme l’affirme Stéphane Habib au point d’en faire le titre de sa conférence, l’antisémitisme est-il affaire de politique ? Strictement de politique, ajoute-t-il ?

Hanna Arendt observe : « Dès que le rôle du langage est en jeu, le problème devient politique ». L’antisémitisme ayant partie liée à son langage même (la structure et les figures dont il lui arrive de se parer, ainsi qu’il a été montré) l’antisémitisme est donc politique. Affaire politique.

Stéphane Habib : « Je tiens que l’antisémitisme est strictement une affaire politique » et « qu’à ne pas le déterminer politiquement, les chances sont peut-être nulles de le fragiliser, d’y répondre efficacement, de lui tenir tête, de ne pas le laisser s’installer comme une donnée normale du monde ».

« Ni ancien, ni nouveau » : Stéphane Habib récuse cette binarité en tant qu’elle joue selon lui une fonction d’écran et de couverture. Or l’enjeu est « que l’on entende qu’il y a l’antisémitisme » et que l’on entende ce qu’il y a d’impersonnel dans ce « il y a » pris ici dans le sens que lui a donné Emmanuel Lévinas (il y a, comme on dit « il pleut » ou « il fait chaud »), soit un « il y a » persistant, qui ne cesse de revenir « quelle que soit la négation par laquelle on l’écarte ».

Je n’ai volontairement pas résumé la conclusion de Stéphane Habib pour la laisser se déployer dans sa parole, sa tonalité propre, telle qu’exprimée oralement et entendue le lundi 6 août dernier par le public du Banquet du Livre de Lagrasse. Dans sa forme originelle, elle me semble prendre toute sa signification et peser avec efficacité dans le débat éprouvant que suscite toujours le sujet.


[1Le samedi 27 octobre, jour de shabbat, un individu puissamment armé a abattu onze personnes et en a blessé six autres dans la synagogue "L’arbre de vie" de cette ville de Pennsylvanie.

[2Selon l’Anti-Defamation League (ADL), association de lutte contre l’antisémitisme aux Etats-Unis, ils ont augmenté de 57 % entre 2016 et 2017, passant de 1 267 à 1 986. (source Le Monde)

[3Stéphane Habib est philosophe et psychanalyste. Il a publié chez Hermann en 2018 : « Faire avec l’impossible : pour une relance du politique ». Sa conférence avait pour titre : « Pas plus ancien que nouveau : l’antisémitisme, affaire politique ».

[4La vidéo de la conférence complète est disponible sur cette page ou sur la chaîne YouTube du Banquet de Lagrasse.

[5Jean-Luc Nancy, Exclu le juif en nous, éditions Galilée.

[6Stéphane Habib veut ici dire : je ne ferai pas sans les actes antisémites, sans leur existence réelle aujourd’hui en France. Autrement dit : je ne peux pas, je m’interdis de faire comme s’ils n’existaient pas.

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