Les cahiers de Serge Bonnery

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Une pensée du soir

dimanche 28 octobre 2018, par Serge Bonnery

Je suis la somme des événements qui me fondent. Je vis comme la neige fond. Dans le perdu. Voué à dispar/être.

Etre disparate.

Happé par le mouvement des planètes, des mondes, des rivières, des flots, des arcanes.

Lue dans Le Monde daté vendredi 26 octobre, une tribune signée par deux historiennes, Juliette Dumont et Anaïs Fléchet, à propos du second tour de l’élection présidentielle brésilienne qui se déroule aujourd’hui et dont la conclusion dit ceci :

« A l’image des dynamiques électorales de l’entre-deux-guerres, la vague qui porte Bolsonaro repose (…) sur une relation complexe entre adhésion populaire, mensonges, violence et connivence des élites. Sa victoire viendrait confirmer une dérive du monde occidental vers la tentation autoritaire, qui à terme peut menacer aussi l’Europe. Le mouvement de démocratisation à l’œuvre depuis la fin de la guerre froide est en recul et le 28 octobre pourrait signer une nouvelle étape de cette funeste inversion des courbes ».
Mais quelles sont les causes profondes de ce mouvement régressif ? L’échec de la social-démocratie, un peu partout en Europe et dans le monde, à juguler les crises successives du capitalisme ? Les politiques d’austérité qui accroissent les inégalités sans résoudre les problèmes auxquels sont confrontées les populations (chômage, pauvreté, mal-logement, santé, inégalités croissantes) ? D’autres sans doute. Multiples. Complexes. Les populismes nationalistes font leur lit dans la misère de ceux qu’ils trompent.

Libération, de son côté, ouvre son édition du week-end sur « la contagion mondiale » du national-populisme. L’éditorial est signé Laurent Joffrin. Extraits : « Une sociologie paresseuse incrimine la crise économique, les inégalités, les fractures sociales. Elles jouent leur rôle, reléguant une grande partie des classes populaires dans une misère relative [1] et un enfermement urbain et campagnard qui nourrissent un sentiment d’abandon (…). La version libérale de la mondialisation menace les acquis, creuse les différences de revenus, mine les protections, brouille les repères, bouche l’avenir des plus défavorisés. Le libéralisme sans frein, fourrier du nationalisme » [2]. Mais, il y a un « mais » redoutable et qui rend plus complexe encore la problématique : « L’épidémie ne se limite pas aux pays pauvres ou inégalitaires ». La mappemonde que publie « Libé » est éloquente. Le péril nationaliste gagne partout du terrain.

« On est chez nous ! Partout le slogan résume l’humeur des peuples », constate l’éditorialiste pour qui « l’identité et la nation deviennent le seul patrimoine de ceux qui n’en ont pas ». Parmi les remèdes énoncés par Laurent Joffrin : « Une politique économique tournée vers la protection et la promotion des classes populaires (…) Des réformes sociales qui ne soient pas synonymes de sacrifices » figurent dans la liste. Et ceci encore, au rang des solutions, comme une mise en garde : « Un comportement des élites qui les sorte de leur tour d’ivoire et les réconcilie avec le reste de la population par une compréhension des épreuves qu’impose la mondialisation aux peuples, par une attitude de respect et non de commisération lointaine ».
Dans l’urgence, car si la maison ne brûle pas encore, l’incendie gagne, il prend l’envie de s’adresser à ces élites et leur lancer : « Qu’attendez-vous ? » A moins que, comme au Brésil, certaines d’entre elles s’accommodent du fascisme quand il ne menace pas leur business. Après tout, cette connivence a déjà existé dans un passé pas si lointain ! [3]

La conscience, le sens de l’Autre manquent à nos horizons. Abraham – le patriarche biblique – en est un modèle pas si lointain pourvu que nous acceptions de considérer le texte comme notre contemporain et que nous l’interrogions dans cette optique. Je crois que la Bible, parce qu’elle parle à toute l’humanité de tous les temps, nous parle de nous.

Que se passe-t-il aux chapitres 18 et suivants de la Genèse ? [4] D.ieu s’y révèle à Abraham par l’intermédiaire de trois hommes que le patriarche accueille sous sa tente avec un sens magnifique de l’hospitalité. Il ne sait rien d’eux. Il ignore qui ils sont. Le texte fait silence de leurs noms. Et Abraham leur ouvre sans hésiter les portes de son logis.

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Abraham, incarnation du sens de l’accueil et de l’hospitalité - Aert de Gelder (1645-1727)

Dans son commentaire de la parasha, Haïm Ouizemann [5] voit dans l’accueil réservé par Abraham à ces trois hommes « le principe fondamental de l’Egalité de tous les êtres ». Ces trois personnages sont vus ici comme une représentation symbolique de l’humanité dans sa totalité. L’altruisme d’Abraham qui donne du pain à ces gens de passage et les accueille sous sa tente dépasse le cadre strict de sa famille et de ses proches. Il « rayonne sur l’humanité entière », poursuit le commentateur. Abraham est capable d’aimer tout le monde et de pardonner, comme il pardonnera à Abimelec qui avait tenté de lui dérober sa femme Sarah (Genèse 19:1 et suivants). C’est sans doute une des raisons pour lesquelles il sera choisi par D.ieu pour fonder le peuple d’Israël après le premier échec de la Création qui avait entraîné le Déluge.

Ce sens de l’altérité donne à Abraham une dimension humaine hors du commun. « Paradigme de l’être humain », écrit Haïm Ouizemann, il en est une figure universelle. Cet homme universel qu’incarne Abraham – dont se réclament en Occident les trois religions du Livre – nous a transmis une éthique qui repose sur trois piliers : « l’Amour gratuit, la Justice pour tous et la Réconciliation ». Nous devrions pouvoir bâtir quelque chose comme un monde moins laid sur ces principes-là.

Le monde est une arête. Quelque chose y doit être donné mais autre chose tu. Comme une pensée de derrière.

Pas un secret mais une pensée qui ne se dit. Demeure une pensée pour la pensée. A l’abri des confusions. Un silence dans le perdu.

Une pensée du silence. Dans le silence une pensée du soir.


[1Même si, dans l’absolu, tout est relatif, la misère d’une part croissante de la population mondiale, y compris dans les pays dits développés, n’en demeure pas moins une réalité des plus alarmantes.

[2Je m’empresse de noter que lorsque ce sont des communistes qui tiennent ce discours, rares sont ceux qui daignent seulement l’écouter pour ensuite l’analyser et le discuter.

[3La complaisance de grands industriels européens pour le IIIe Reich est aujourd’hui abondamment documentée par les historiens.

[4Il est ici question de la parasha Vayera (Genèse 18 :1 – 22 :24) qui était au programme de la lecture hebdomadaire la semaine dernière dans les synagogues du monde entier.

[5Haïm Ouizemann enseigne l’hébreu biblique en Israël. Il est notamment diplômé de l’Institut des civilisations et langues orientales de Paris.

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