Les cahiers de Serge Bonnery

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Debout dans le commencement des choses

lundi 22 octobre 2018, par Serge Bonnery

Voici le récit. Il constitue le logion 13 de l’Evangile selon Thomas [1].

"Les disciples demandèrent à Jésus : Dis-nous comment sera notre fin ? Jésus dit : Avez-vous donc découvert le commencement, pour que vous cherchiez la fin ? Car, là où est le commencement, là sera la fin. Heureux celui qui se tiendra debout dans le commencement ; il connaîtra la fin et ne goûtera pas la mort".

Commencer. La tâche incommensurable de commencer. S’interroger : que puis-je faire ? Devant la page blanche, la peur d’être. Face à.

« Je revins donc aux choses, comme au commencement ». Pierre Bergounioux.
Tout commence dans les choses. Le ciel. La terre. Bientôt la mer. « La mer (re)commencée » de Paul Valéry. Les arbres. Les oiseaux. Toutes sortes d’insectes, de volatiles. Et parmi toutes ces choses, une parmi toutes, l’homme fait de terre. Chose parmi les choses.

Il fait nuit. L’heure propice pour creuser des tunnels dans le silence et déterrer des paroles. Quelqu’un, au-dessous de moi, écoute au moment où j’écris. Quelqu’un tend l’oreille à mes propos et s’en étonne. Je sens bouger dans l’ombre un corps à naître. Des tunnels dans le silence. Ils forment un réseau souterrain de correspondances. C’est, ici, le lieu de tous les possibles dans le temps aboli. J’imagine cela comme une ville. On y lirait des poèmes affichés sur les murs. On s’y déplacerait en marchant. On y apprivoiserait les visiteurs de passage. Une ville dépourvue de sens où le monde redeviendrait réalité à la faveur de sa transparence.

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"Une ville (...) c’est ici le lieu de tous les possibles". (Berlin - Photo Roman Bonnery)

[Phragme] - Nous avions quitté la maison aux voûtes décorées de peintures énigmatiques. Jadis, elle avait été habitée par un homme que son voisinage suspectait d’activités occultes. On m’avait dit qu’il recueillait de nuit aux abattoirs le sang des bœufs sacrifiés pour arroser ses orangers faméliques. Nous longions les façades privées de lumière dans cette après-midi humide de fin d’été. Sa main tremblait sur le bras que je lui avais offert. Je pressentais que le jour se déroberait dès que nous aurions franchi le porche de la demeure inhabitée dont je croyais détenir la clé.

Quelques esquisses retrouvées dans un ancien carnet. Des mots (re)posés. J’en donne ici une liste qui m’est énigme.

Présages
Marges margelles sages vases savants sauvages
Derrière la colline
Quel inconnu guette
Silence aux portes
Mieux valut terre que ciel de brume
Taire l’astre soleil sous séquestre
Halo de lumière laiteuse
Halo sentier
Haro sur le halo
Chemin tournant
Vague de feu
Mission impossible
Sous quelle parole vivre
Quel aboiement
A quel prisme lire le monde
Jetés à bas parmi les pierres
Prions
Etoiles échevelées de novembre
La fragilité de l’argile
Ceindre l’écharpe du désir
Atteindre au vœu du soir

Que de vagues nous tiennent et rejettent nos corps. Jeter au feu.

Un logion désigne, en grec, une parole d’inspiration divine. Dans l’évangile apocryphe de Thomas, les dits de Jésus Christ sont des logia (pluriel de logion). En français, logion a donné loge et sa suite : logis, loger, logement. Nous logeons dans les dits. Les paroles. Nous habitons dans les mots. Ils sont cette loggia d’où nous regardons le monde pour essayer de le comprendre. De le lire.

Il arrive que nous soyons délogés. Les mots ont la capacité d’exclure. Ils ne sont pas toujours accueillants. Font alors de nous des migrants. Des sans langue.

Je me retourne. Les mots manquent. J’en paye le prix. Un ciel serti de rouge (pour parler d’autre chose). Avec des mots recommencés.

Souvenons-nous que « commencement » est le premier mot du TaNaKH : בראשת (BeReShiT). Le commencement est là. Comme la fin est là aussi. Au même endroit. En un même point. Bet ב est la deuxième lettre de l’alphabet hébraïque, mais la première qui se prononce, le Alef א étant une muette. Le Tav ת est la dernière lettre de l’alphabet hébraïque. BeReShiT commence par la première lettre prononcée (ב) et se termine par la dernière (ת). Le commencement et la fin en un même mot.


[1Ecrits apocryphes chrétiens, Bibliothèque de la Pléiade.

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