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Bien au-delà de l’œil

mercredi 26 septembre 2018, par Serge Bonnery

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Jaume Saïs lisant (photo sb)

Lorsque j’ai rencontré Jaume Saïs pour la première fois, c’était dans le Taller d’André Robèr à Ille-sur-Têt [1], il ne tenait pas dans ses mains un appareil photographique mais un livre. Je crois me souvenir qu’il s’agissait d’un volume des poésies complètes d’Alain Borne dont nous sommes, lui et moi, de fervents lecteurs.

« Que l’on m’enterre sous n’importe quelle herbe. Sous un noyer que viendront voiler les corbeaux. Mon cœur reviendra-t-il dans la primevère jaune ou dans le coquelicot ou dans la sauge ? » [2]

C’est donc d’abord le lecteur de poésie que j’ai rencontré, apprenant dans la foulée qu’il était aussi auteur de poésie, ayant publié L’âme des oiseaux après avoir participé dans les années 80 à l’aventure perpignanaise du Hangar Ephémère et, plus récemment, Visages traversés.

« Il y a encore une hésitation fugitive à l’instant de partir. Où se raccordent les fils de la mémoire, entre désir d’ailleurs et ce que nous laissons. Un lien. Un visage. Ou une image » [3].

Nous y voilà. L’image. Car derrière le lecteur/poète, se cachait encore le photographe dont j’ai découvert le travail à la faveur de la très belle exposition croisée avec le plasticien Joseph Maureso dans l’espace-galerie de la Librairie Torcatis à Perpignan. [4]. Histoire d’amitié, de complicité créatrice, avais-je alors décelé. Cet homme-là marche à l’affectif. La vérité est dans la perception. Quand il aime, il ne se compte pas.

C’est donc naturellement que très vite, nous nous sommes mis à travailler ensemble et qu’est né ce Bord de fleuve, sous la forme d’un A côté des Cahiers du Museur, la collection de livres d’artistes de l’ami poète et éditeur Alain Freixe. Jaume et moi, depuis, ne cessons de cheminer côte à côte. De conversations en projets, de regards en rêves. Jamais en vain. Toujours dans l’impatience de se reconnaître.

La photographie est depuis onze ans maintenant la préoccupation constante et quotidienne de Jaume Saïs. Plus qu’une pratique, une ascèse. Lever tôt. Choix méticuleux des lieux où « capter » ses images. Les prélever parmi les éléments naturels au milieu desquels l’artiste aime se fondre, en dérangeant le moins possible, sans toucher à l’ordre des choses. « J’essaie toujours de faire partie intégrante de ce qui m’entoure. Le regard (…) procède de cela ».

Cette pratique, dit-il, lui est venue « comme une évidence ». Même s’il ne sait pas comment elle est venue ou, plutôt, qu’il ne sait pas comment le dire. D’elle, il a fait son art comme un artisan qui a tout appris en se frottant au réel.

L’ombre. La lumière. L’attente patiente. L’heure du matin ou la tombée du soir. Jamais en plein midi. Encore moins l’été qui brûle tout sur son passage.

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Jaume Saïs ici en compagnie de Joseph Maureso (à gauche) - Exposition "La capture de ce qui s’offre" à la librairie Torcatis de Perpignan (photo sb)

La photographie, une histoire d’œil ? Pas seulement. Dans les images de Jaume Saïs, il se passe quelque chose qui nous entraîne « bien au-delà de l’œil ». Quelque chose que j’ai à mon tour du mal à nommer. Peut-être parce qu’il n’y a rien à en dire. Juste écouter le bruit de l’eau, le froissement d’aile d’un papillon, le frisson du vent dans les branches d’un arbre dont l’écorce sauvage crisse en attendant la nuit. La photographie prend ici une nouvelle dimension : elle est bruit du monde. Sa résonance.

De tout cela et de bien d’autres choses encore nous avons longuement parlé, un jour, en tête à tête. C’était dans l’ancien presbytère où Jaume a élu domicile. Ascèse, vous dis-je, qui n’empêche pas la table amicale et savoureuse. Tel fut le décor de l’entretien qui a déclenché l’idée de cette résidence dans les pages de L’épervier incassable.

Outre l’entretien publié aujourd’hui, plusieurs extraits de L’âme des oiseaux seront mis en ligne dans les prochains jours. Et peut-être d’autres surprises, histoire de prolonger la compagnie si douce et rassurante de l’artiste. En espérant qu’au terme de ce parcours, L’épervier incassable aura joué son rôle de passeur et permis à tout un chacun de mieux connaître et partager l’univers poétique de Jaume Saïs à découvrir aussi sur sa page Facebook.


[1El Taller est l’autre nom de la Galerie Treize du peintre, poète et éditeur André Robèr, à Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales). Jaume Saïs y avait présenté « Miralls », sa toute première exposition photographique (17 mars – 5 avril 2017.

[2Alain Borne, Le plus doux poignard, éditions L’arachnoïde.

[3Jacques Saïs, Visages traversés, avec une préface de Pascale Oriot et un « Proemi » de Jacques Quéralt. Edition bilingue français/catalan avec des traductions et transpositions de Marcel Planas, Coleta Planas et Cristina Giner.

[4La capture de ce qui s’offre, photographies de Jaumes Saïs, peintures de Joseph Maureso. Librairie Torcatis, Perpignan. 6-28 avril 2018.

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