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"Ma démarche est avant tout poétique"

mercredi 26 septembre 2018, par Serge Bonnery

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Tango - Photo Jaume Saïs

Qu’est-ce qui, dans ton parcours personnel, t’a amené à la photographie ?
Jeune, je devais avoir quinze ou seize ans, j’avais envie de faire les Beaux-arts. Mes parents n’ont pas pu m’accompagner dans cette démarche. C’est comme ça… Quelle que soit l’approche de l’art, je me suis fait tout seul. J’ai ouvert les yeux. J’ai découvert. En dehors de l’envie et du besoin de m’exprimer à travers elle, il y a, dans ce qui m’a amené à la photographie, des histoires d’amour. Une femme, la mère de mon fils, m’a amené à l’écriture, à la poésie. C’était l’époque du Hangar Ephémère, au début des années 80. Mon premier parcours fut et reste toujours poétique. Même si je n’ai plus écrit depuis longtemps, cela ne change rien. Mon langage s’est déplacé vers la photographie mais demeure un langage poétique.

La photographie, chez toi, est donc postérieure à l’écriture ?
Postérieure en effet, même si à certaines périodes, j’ai un peu touché au dessin. Des crayons, principalement. C’était très figuratif. Je me suis rendu compte que je dessinais naturellement. C’était toujours des sujets saisis sur le vif. Des portraits de copains saisis en classe par exemple. Des profils. Des nu et des dos, plus tard.

Et pourquoi est-ce que la pratique du dessin s’est estompée ?
J’ai préféré passer à l’écriture. Elle m’est apparue comme une évidence. Une nécessité.

Pourquoi ?
Parce qu’elle m’obligeait à travailler davantage. Et c’est toujours une histoire d’amour ! Tout a commencé avec une collaboration au Hangar Ephémère et un premier texte publié au milieu des années 80.

Que représentait ce Hangar Ephémère ?
C’était à la fois un groupe et une revue de création dont les activités ont duré sept ans. Ecriture, peinture, c’était très ouvert. Le premier numéro de la revue, sorti en 1981, était dédié à Nelson Mandela que personne ou presque, à l’époque, ne connaissait. Puis en 1996, j’ai publié un premier livre qui est épuisé aujourd’hui. Il s’intitulait L’âme des oiseaux.

L’écriture, donc, fut pour toi un commencement…
Oui, même si j’ai finalement peu écrit ou alors plus dans ma tête que sur le papier.

Que veux-tu dire par là ?
Eh bien déjà, que je n’ai pas assez travaillé sur le papier ! A cette époque, mon activité professionnelle me prenait beaucoup de temps. Je suis quelqu’un du matin, je me lève tôt. Quandi j’écrivais, c’était le matin. C’était difficilement compatible avec des horaires d’internat ! Pour être, la création supporte difficilement une autre activité à côté d’elle.

Que s’est-il passé après L’âme des oiseaux ?
Le jour où nous nous sommes rencontrés, Jaume Queralt m’a posé la même question ! Nous ne nous connaissions pas. Il possédait un exemplaire de L’âme des oiseaux dans sa bibliothèque. Nous venions de faire connaissance et je le raccompagnais chez lui quand il m’a demandé ce que j’avais fait depuis.

Et tu lui as répondu ?
J’ai aimé !

Et comment la photographie est-elle apparue ?
Comme une évidence ! Il y avait un petit laboratoire photo sur mon lieu de travail et j’ai eu envie de faire l’expérience de l’argentique. Mais ce ne devait pas encore être le moment car je n’ai jamais pu pénétrer dans ce labo parce que les jeunes dont j’avais la charge m’attendaient le soir pour d’autres activités. La photo a donc encore dû attendre… Je la pratique en réalité depuis 2007.

Donc j’y reviens : comment est-elle apparue ?
Je n’en ai pas réellement le souvenir. Je me suis saisi un jour d’un appareil photo et je suis parti dans la nature. C’est l’endroit où je me sens le mieux,depuis toujours. Je m’y sens à ma place. Je ne peux l’approcher comme quelque chose qui « dérange ». J’essaie toujours de faire partie intégrante de ce qui m’entoure. Le regard que tu peux alors avoir procède de cela. Il y a quelque chose qui « balaie » le paysage dans ton regard. Et qui tente de capter l’atmosphère d’un ensemble et les détails de cet ensemble.

Que cherches-tu à montrer et à dire à travers la photographie ?
Bien sûr, je sens la photographie comme un moyen de saisir l’instant. Mais elle va bien au-delà. Nous parlons tout le temps de l’ombre et de la lumière. Qu’est-ce qui te parle dans ce que tu vois ? Là, il est question de voix comme des silences entendus. Dès que tu parles de voix, tu changes tout de suite de dimension. Tu ouvres ton espace. Cela se passe bien au-delà de l’œil. Il est question de voix. Est-ce que tu entends ce que tu vois ? Comment traduis-tu ce qui te parle ? Un paysage te parle. Il est évident que dans ces moments-là, quelque chose te traverse et tu ne peux pas le traduire si tu ne le traverses pas toi-même. Je ne suis pas un technicien et même si je n’écris plus beaucoup, une écriture demeure toujours en moi. Elle passe par la photographie.

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Lierre étouffant un arbre (aquarelle et gouache) - Dessin original de Jaume Saïs, 1987

Est-ce que tu photographies à un moment particulier de la journée ?
Tout dépend des saisons, mais j’aime beaucoup les bords de crépuscules. Tu es là, à l’écoute, tu peux même fermer les yeux. Tu ne photographies plus parce que tu ne le peux plus, tu n’as plus la lumière suffisante mais à ce moment-là, tu essaies de photographier de mémoire ce que tes yeux ne voient plus. Des choses me parlent et j’essaie de les capter. J’aime beaucoup l’idée de capter parce que capter te met tout de suite en rapport avec une source, qui est aussi une résurgence, une résonance. Toutes ces choses sont des bruits. Qui a dit que l’on ne pouvait pas transmettre un bruit par un regard ? C’est une question de perception.

La photographie est donc pour toi de l’ordre du sensoriel ?
Mon amie peintre Odile Marot dit que j’exprime quelque chose d’extrasensoriel. Je ne sais pas. Mais ce que je peux dire, c’est que je fonctionne à l’instinct.

Je voudrais revenir au mot source que tu viens de prononcer. La source, est-ce que ça peut aussi être la ou les racines ?
Absolument.

Comment dites-vous en catalan ?
Arrel. Et j’aime particulièrement le mot arrelam qui possède une notion d’étendue de racines. On ne trouve pas une expression équivalente en français.

Ces racines ont quelque chose à voir avec ce qui est souterrain. On ne sait pas jusqu’où vont les racines. Elles peuvent franchir des frontières qu’on n’imagine pas et s’étendre du territoire au terrestre, à l’universel. Revenir à la source ou être de la source est, je crois, important pour toi…
Je crois que les racines nous précèdent et nous portent, exactement comme celles qui nourrissent les arbres. La verticalité procède de l’horizontalité, parce que ça pousse dessous. C’est comme ça pour les arbres. C’est pareil pour nous. En tout cas je le vis comme ça. Tu parles de terrestre, de territoire. C’est important. Ce territoire, tu l’as en toi. C’est celui qui te fait, celui que tu perçois, celui qui parle à travers toi. Mais je ne pense pas qu’un territoire nous appartienne. Je crois plutôt que nous lui appartenons.

Les racines renvoient à l’enfance qui nous habite toujours. Je crois que tu as eu un lien très fort avec un arrière-grand-père ?
C’est un homme que j’ai en réalité très peu connu. Mon arrière-grand-père maternel est décédé quand j’avais deux ans. Ce qui m’a marqué est surtout ce que j’ai entendu dire de lui. C’était un conteur. Eh oui, on en revient toujours à ces choses importantes que sont la transmission et les mots qui nous portent. Il a fallu que j’arrive autour de la cinquantaine pour me rendre compte que cet homme qui me baladait souvent quand j’étais tout gosse, avait probablement rempli mon inconscient de ces contes magnifiques qu’il racontait à tout le monde.

Tu l’entends raconter ?
Ce n’est pas sa voix que j’entends puisque je n’en ai pas vraiment le souvenir mais un écho de sa voix. Oui, je l’entends dans mon retour à la langue maternelle, ce catalan roussillonnais que je ne parlais que chez mes grands-parents maraîchers (hortolans). Mais qui me fut interdit à la maison par mon propre père, comme tant d’autres à cette époque. La langue est comme ce fruit mûr dans la bouche dont tu perçois à la fois le sucre et le sel mais aussi toute l’amertume de l’interdit. Ce fruit de la langue, mâchée et remâchée jusqu’au noyau, que mon père avait fini par cracher par terre. Je suis revenu à ma langue en ramassant ce noyau pour me le remettre en bouche.

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Les oliviers de Casenoves - Photo Jaume Saïs

Je reviens à la voix du conteur. Chez toi, il y a une relation intime au son des mots, la manière dont les mots résonnent en toi. L’écriture serait la façon la plus naturelle de retrouver les mots perdus de ton arrière-grand-père, ces mots que tu n’as pas entendus. Mais c’est pourtant par la photographie que ça passe. Alors voici ma question : comment photographie-t-on les sons ?
Il m’arrive par exemple de me laisser surprendre par la nuit au bord des marécages, ce que j’ai appelé tout à l’heure les bords de crépuscules. Jusqu’au moment où les yeux ne servent plus à rien. Il fait nuit. Tu ne vois plus rien. Comme si cette mémoire essayait de tendre la main à un invisible. D’autre part, une image n’est pas qu’une image au sens strict du terme. Il y a un environnement poétique dans ce que j’essaie de donner. Je cherche à exprimer une sensibilité autre que celle de la seule perception visuelle. Dans l’image d’une feuille, il y a peut-être le tremblement du vent et d’autres choses encore. Ma démarche est avant tout poétique. J’essaie de parler au moyen de la photographie. Je parle en marchant. Je parle aux arbres. Depuis toujours. Un jour, j’ai amené deux amis, la plasticienne Odile Marot et le poète Didier Manyach, du côté de Casenoves [1] pour leur montrer « mes arbres ». Ce sont des oliviers que j’ai beaucoup photographiés. J’ai envie de dire que je les connais jusqu’à leurs moindres expressions. Je voulais les leur présenter comme on va saluer des amis ou des membres de la famille. Et là, à propos de photo, je voudrais rajouter ceci : un peu comme avec certaines personnes, je me suis souvent rendu compte que si certains arbres se laissaient photographier sans problème, d’autres refusaient. Je m’explique.
Parmi les oliviers de Casenoves, je pense notamment à celui – je devrais dire celle – que j’appelle la « dona-oliu » (la femme olivier) que je n’ai jamais réussi à « rendre ». Tout est là pourtant. Ses hanches, ses rondeurs. J’ai fini par me dire que cet arbre ne voulait pas que je montre sa belle nudité. Tu finis par comprendre que l’arbre ne veut pas ! Il se refuse. Et pourquoi un arbre ne se refuserait-il pas à une photographie ? Mais parmi eux, il y en a un autre qui, lui, ne s’est pas refusé. Il est devenu en quelque sorte le héros de L’effaré de la chênaie, le livre que j’ai réalisé avec le poète Alain Freixe dans sa collection des Cahiers du Museur. Cet olivier présentait sur son tronc un masque terrible. Comment un arbre pouvait-il porter sur lui un tel masque d’épouvante ? J’ai voulu montrer ce masque à mes amis. Dans l’été, il y avait eu un incendie. Il m’a fallu plus d’une minute pour me rendre compte que l’arbre avait disparu. Il avait brûlé. J’ai crû qu’on me coupait en deux, tellement je ressentais cette perte. Brutalement, il m’a semblé comprendre pourquoi il portait ce masque, comme s’il avait senti sa propre mort. Comme s’il avait voulu me laisser un témoignage.

As-tu le sentiment que les choses qui t’entourent t’appartiennent ?
Non, au contraire... La nature propose et tu prends ce qu’elle te propose comme un cadeau. Tu ne peux pas le donner ensuite puisqu’il ne t’appartient pas mais tu essaies de le proposer à ton tour, comme un chemin. Un imaginaire. Dans son livre Petit arbre, l’écrivain d’origine cherokee Forrest Carter dit qu’on ne coupe jamais un arbre vivant pour faire du feu, pour ce faire, on prend des arbres morts. Je ne prends pas une photographie. C’est l’image qui me prend.


[1Nom d’un lieu-dit situé en bordure de la Têt, sur la commune d’Ille-sur-Têt où Jaume Saïs se rend régulièrement en promenade.

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