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Un dialogue ininterrompu

samedi 22 septembre 2018, par Serge Bonnery

« Je crois que l’homme entier contient dans son âme un être majeur antérieur à toute expérience et que les faits éveillent en l’arrachant au rêve qu’ils étaient en lui ».

Joë Bousquet (Le meneur de lune)
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La main de Joë Bousquet (détail)

Le 27 mai 1918 à Vailly-sur-Aisne, le lieutenant Bousquet tombe sur le champ de bataille, fauché par une balle qui l’atteint « en pleine poitrine, à deux doigts de l’épaule droite » puis, traversant obliquement ses poumons, ressort « par la pointe de l’omoplate gauche » [1], pinçant au passage sa moelle épinière et provoquant la paralysie immédiate de ses membres inférieurs. La nature de cette première blessure n’est pas neutre. Il s’agit d’une blessure de guerre que Bousquet décrit à plusieurs reprises dans ses écrits autobiographiques comme D’une autre vie [2] ou encore dans des lettres adressées à Carlo Suarès et Jean Paulhan [3].

Car de la blessure nous allons évidemment parler. Comment faire autrement ? A cette blessure de guerre, Bousquet a en effet donné le statut « d’événement » qui conditionne sa relation au monde réel. La blessure, retenons-bien cela, le laisse « désarticulé », ainsi qu’il se décrit à Carlo Suarès. A vingt ans, Joë Bousquet est voué à l’immobilité physique. Jusqu’à sa mort le 28 septembre 1950, il est demeuré un corps souffrant. Il n’est pas le personnage extatique dans lequel on a parfois voulu l’enfermer. Et ce n’est pas parce qu’il s’intéresse aux mystiques qu’il se détache pour autant de la conscience claire de sa condition. C’est tout le contraire qui se passe et constitue la singularité de sa trajectoire intellectuelle.

Du corps souffrant au corps parlant et pensant : tel sera son cheminement. Bousquet l’accomplit, dans la compagnie des philosophes, c’est un fait, mais du côté de la poésie. Son chemin est douloureux. Les escarres. Les reins qui se bloquent. Les crises d’urémie. Les fièvres. Rien de cela n’aide à vivre. Et pourtant, il le faut bien. L’opium, la cocaïne, les tableaux des amis peintres dont il s’entoure constituent alors de précieux soutiens.

Dans cette trajectoire, Joë Bousquet ne s’engage pas seul. Dès le début des années 20, il s’entoure. Deux hommes jouent alors un rôle capital. Un poète : François-Paul Alibert. Un philosophe : Claude-Louis Estève que tous ses amis appellent Claude. Aux premières heures, le dispositif poésie-philosophie est en place.

Du premier, notons que Bousquet le tenait pour son maître. François-Paul Alibert est un poète « classique » (c’est Bousquet qui le qualifie ainsi), ami d’André Gide qui publie ses vers dans la Nouvelle Revue Française. Alibert n’amène pas que Gide à la table de lecture du jeune écrivain. Il y apporte aussi Paul Valéry chez qui poésie et philosophie s’éprouvent l’une l’autre en permanence. Alibert trouve son inspiration dans les sources mythologiques de la Grèce antique. Dans son texte Terre d’Aude [4], il fait de la Cité de Carcassonne une nouvelle Acropole. Nous verrons quelle ampleur Simone Weil donne à cette lecture. La Grèce, Athènes, terres d’invention de la philosophie. Bousquet, lui, cite Platon dans ses philosophes à lire.

Le second est professeur de philosophie. Claude Estève est de sept ans plus âgé que Bousquet. Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, il est mobilisé dès août 1914 et portera les galons de sous-lieutenant. En 1919, il est reçu à l’agrégation. En 1921, il arrive au lycée de Carcassonne.

A cette époque, Estève s’intéresse déjà à l’esthétique en littérature. Celui dont Bousquet raconte qu’il avait jeté au feu le brouillon de sa thèse après avoir lu les poèmes d’Eluard, a consacré des études à Gide, Mallarmé, Valéry, Aragon, Hölderlin et Novalis. Il participe à l’aventure de Chantiers, la revue créée en 1928 à Carcassonne par Joë Bousquet et ses amis. Selon René Nelli, c’est lui qui trouve le titre de la publication.

En octobre 1933, il est nommé au lycée Saint-Louis à Paris. « Il était entendu que je le rejoindrais. Ma chambre était prête dans son appartement quand il mourut d’une embolie », raconte Bousquet. Claude Estève meurt le 24 novembre 1933, à l’âge de quarante-deux ans. Le projet parisien s’effondre. Dans les jours qui suivent, Bousquet écrit à Jean Cassou : « La mort d’Estève m’avait arraché à moi-même » [5].

A en croire Bousquet, sa rencontre avec Estève est improbable. Le dialogue entre poésie et philosophie s’établit dans la difficulté. « On l’avait engagé à venir me voir. Le portrait qu’on lui avait fait de moi ne lui donnait aucune envie de me connaître. Pendant qu’on me peignait à lui sous les traits d’un officier droit comme une hampe de drapeau, et luisant comme un sabre, on me le faisait savant, sûr de lui, si cultivé qu’on ne le prenait jamais au dépourvu ». Et pourtant... Bousquet poursuit : « Un soir, il est entré dans ma chambre, sans se faire annoncer, avec une mine de chien battu... Dix minutes après, nous comprenions tout ».

D’Estève Joë Bousquet parle peu. Il en fait néanmoins l’un des personnages de son Journal dirigé dont l’universitaire Christine Michel a donné une édition dans le tome III des Œuvres romanesques complètes chez Albin Michel [6]. Comme souvent, les personnages de Joë Bousquet sont l’addition de plusieurs personnes réelles de son entourage. Et si Christine Michel voit les ombres portées de François-Paul Alibert, Aragon et Eluard entrer dans la composition du personnage de « Claude », je pense qu’on peut sans peine y voir aussi se dessiner la silhouette d’Estève. « Claude, écrit Bousquet, est mort en arrivant à Paris où ses inspecteurs l’avaient envoyé, outrés qu’il perdît son temps en province. Autrefois, je fermais mes cahiers quand il entrait chez moi. Maintenant, il n’est vivant qu’aux heures où je travaille ».

De Claude Estève, nous pouvons lire ses Etudes philosophiques sur l’expression littéraire, seul recueil de textes critiques rassemblés en 1939 aux éditions Vrin. Arrêtons-nous sur son analyse du symbolique chez Novalis telle qu’il la livre une première fois dans le numéro 7 de Chantiers en novembre 1929 : « En allemand, le mot symbole est lui-même symbolique. Il signifie image à laquelle est rattachée un sens ; et, acception plus magique, une image-sens, une image-organe, une image apte à rendre visible l’invisible. (…) Le symbole ne transmet pas une pensée déterminée mais une idée inépuisable. On sait qu’une idée dans le langage kantien ouvre une perspective à perte de vue ». Plus loin, dans le même texte, c’est toujours Estève qui parle : « Talent ou génie ? Le talent ingénieux compare terme à terme, définit : chaque chose lui est unique. L’inspiration, géniale, infinit (du verbe infinir) : tout lui est un. Infinir et non définir caractérise le symbole ».

Cette image-sens, cette image-organe qui a le pouvoir d’infinir et non de définir – d’illimiter dira Bousquet – est constitutive du « langage entier » que le poète a cherché à atteindre dans sa propre écriture.

Un mot, à présent, sur Simone Weil. Dès qu’elle a commencé à s’intéresser au catharisme, la philosophe établit le lien entre la civilisation occitane, sa religion d’essence chrétienne et la philosophie grecque de Platon. C’est l’idée-force de l’article En quoi consiste l’inspiration occitanienne que Jean Ballard, le directeur des Cahiers du Sud, lui a commandé pour le numéro spécial Le Génie d’Oc et l’Homme Méditerranéen [7] qui paraîtra en 1943. « L’essence de l’inspiration occitanienne, dit-elle, est identique à celle de l’inspiration grecque ». Elle ajoute : « L’esprit grec renaquit sous la forme chrétienne qui est sa vérité ». Pour Simone Weil, la véritable Renaissance a eu lieu dans la chrétienté des XIe-XIIIe siècles. Elle voit dans le catharisme occitan une forme de perfection de cette Renaissance grecque. Elle le dit à Déodat Roché dans une lettre du 23 janvier 1941 sur laquelle je vous propose que nous nous arrêtions un instant.

Déodat Roché fréquentait assidûment la chambre de Joë Bousquet à partir des années 1940. C’était un spécialiste de la spiritualité cathare. Il avait été initié dans l’ordre martiniste dont l’un des inspirateurs fut, au XVIIIe siècle, Louis-Claude de Saint-Martin, auteur d’un Tableau naturel des rapports qui unissent Dieu, l’Homme et l’Univers que Bousquet a lu. Déodat Roché fut aussi évêque dans l’église gnostique de Jules Doisnel avec laquelle il prit plus tard ses distances pour se rapprocher de l’anthroposophie de Rudolf Steiner. A la demande de Joë Bousquet, il rédige une étude sur Les cathares et l’amour spirituel pour le numéro des Cahiers du Sud consacré au Génie d’Oc. A Déodat Roché, donc, en janvier 1941, Simone Weil écrit depuis Marseille : « Vos études m’ont confirmé (…) que le catharisme a été en Europe la dernière expression vivante de l’antiquité pré-romaine. (…) Je crois qu’une même pensée vivait chez les meilleurs esprits, exprimée sous diverses formes dans les mystères et les sectes initiatiques (...) et que les ouvrages de Platon constituent l’expression la plus parfaite que nous possédions de cette pensée. (…) C’est de cette pensée que le christianisme est issu ; mais les gnostiques, les manichéens et les cathares semblent seuls lui être restés vraiment fidèles ».

On voit ici quel phylum se dessine : au départ les mystères antiques et les sectes initiatiques (en Grèce les mystères d’Eleusis et les mythes orphiques dont on retrouvera des traces jusque dans le néoplatonisme, plus tard en Perse Mani et son manichéisme) ; la philosophie platonicienne puis néoplatonicienne à partir du IIIe siècle après Jésus-Christ (Plotin), au Moyen-Age les gnostiques et enfin les cathares qui, pour Simone Weil, sont les seuls à avoir « vraiment échappé à la grossièreté d’esprit, à la bassesse du cœur que la domination romaine a répandues sur de vastes territoires et qui constituent aujourd’hui encore l’atmosphère de l’Europe ». Nous sommes en 1941. Pour Simone Weil, le temps est venu de « ressusciter » - c’est le verbe qu’elle emploie - cette pensée.

Déodat Roché, de son côté, voyait dans le catharisme un platonisme chrétien. Quant à Joë Bousquet, il écrit dans l’introduction qu’il rédige pour le Génie d’Oc : « Les hommes d’oc sont les héritiers d’une civilisation déchue (...) La religion de ces hommes était, comme leur philosophie, une épopée de la chute (…) Il est assez naturel que l’échec d’une doctrine de salut (il parle là du catharisme vaincu) engage le salut poétique de cette doctrine ». On voit ici se dessiner chez Bousquet un point de bascule : si la religion et la philosophie se sont soldées toutes deux par un échec, reste à donner sa chance à la voie poétique.

Très tôt donc, Bousquet lit les philosophes. Kierkegaard, Nietzsche, Platon, Jean Whal, le transcendantaliste américain Emerson, Charles Renouvier, Pascal, Kant, Hegel, Leibniz, Spinoza, Bergson... Au tournant des années 30 il confie à Ferdinand Alquié [8] qu’il lit Stirner « avec intérêt » et qu’il a commandé « des livres d’Engels et de Feuerbach ». Hegelien critique ou marxiste, Bousquet ? L’intérêt pour ces philosophes ne semble pas l’avoir marqué durablement, même s’il dira de son ami communiste et résistant Franz Molino, tué prématurément dans un accident de la route, qu’il était son « lien de chair avec le PC » [9].

Dans ces listes, les philosophes ne sont jamais seuls. Ils cohabitent toujours avec des poètes et des écrivains. Shakespeare est omniprésent. Et avec lui Scève, Cervantès, Goethe, les romantiques allemands Schiller et Novalis, les Anglais Laurence Sterne et Byron, les classiques français Saint-Simon, La Bruyère, le Cardinal de Retz. Plus près de nous : Rilke, Gide, Reverdy, Aragon, Paulhan, Eluard.

Joë Bousquet étudie la cabale dans Le Zohar. Il lit L’imitation de Jésus-Christ aussi nommé Livre de l’internelle consolation, que Nelli choisira pour titre d’un de ses grands poèmes en langue d’Oc. Il dit consulter les Evangiles et les Upanishads. Il plonge dans les Mille et Une Nuits pour nourrir l’écriture de ses propres contes. Il s’intéresse à la cosmologie hindoue.

Restent les théologiens, spiritualistes et docteurs dont les noms reviennent avec insistance. Saint Augustin, le néoplatonicien Plotin, le majorquin Ramon LLull, l’irlandais Jean Scot Erigène adepte d’une théologie négative, l’écossais Jean Duns Scot que l’on retrouve au cœur de l’essai de Bousquet Les Capitales sous-titré De Jean Duns Scot à Jean Paulhan. Toujours la philosophie et la littérature comme deux sommets qui s’épient.

Il faudrait rechercher les traces qu’ont laissées ces docteurs de l’Eglise, tous piliers de la théologie chrétienne médiévale, dans les écrits de Bousquet. A saint Bonaventure, il emprunte le titre du seul recueil de poésie rimée qu’il compose à la demande de Jean Paulhan : La Connaissance du Soir.

Dans un numéro hommage des Cahiers du Sud à Bousquet paru en 1961, Luc Estang a tenté de mesurer l’influence de Jean Duns Scot sur le poète. Il montre que, chez Bousquet, la connaissance poétique prend la forme d’une expérience spirituelle. On pense à Jean-de-la-Croix. Pour Bousquet, remarque Luc Estang, « ce n’est pas l’univers l’objet de la connaissance mais l’homme lui-même ». Et dans l’âme dont il est doté, se pose la question de la présence de Dieu, selon la théorie de « l’inhabitation de la sainte trinité dans l’âme », chère aux mystiques. Catherine de Sienne, que Bousquet a lue, y voit la mise en jeu d’une réciprocité d’amour entre Dieu et sa créature dont Ramon Llull fera le sujet de son Livre de l’Ami et de l’Aimé que Max Jacob avait traduit en 1919.

Dans la lettre qu’il lui écrit le 5 mai 1950, quelques mois avant sa mort, Joë Bousquet raconte à Luc Estang qu’il est en train d’effectuer « une plongée dans saint Augustin ». Il lui parle de son « étude obstinée, opiniâtre de Ramon Llull » et de la « véritable révélation venue de Duns Scot » dont il compare la métaphysique à « une extraordinaire renaissance spirituelle ». Enfin, il confie à Luc Estang qu’il est « anxieux de renaître après cette cure de vérité ».

Et Ferdinand Alquié ? Dans la postface à sa Philosophie du Surréalisme, un texte consacré à son ami Joë Bousquet, le philosophe énonce ceci, qui prend le contrepied de tout ce qui précède : « Rien n’est plus vain », avance Alquié, « que vouloir expliquer les textes de Bousquet en retrouvant, derrière leur évidence, les concepts dont ils seraient nés ». Prenons acte. Mais qu’advient-il, là, sinon l’invitation du philosophe à ne pas lire Bousquet philosophiquement. C’est encore Alquié qui parle : « Nul n’est moins que lui de ce temps imbécile où les hommes se construisent par concepts ».

Bousquet se méfiait des systèmes philosophiques. Il le dit dans La marguerite de l’eau courante : « Je ne crois pas que les systèmes philosophiques permettent d’atteindre le réel ». Or c’est le réel qui intéresse Bousquet et l’art qui en est « l’avènement », comme il le dit dans le Journal Dirigé. « Son corps lui tient lieu de conscience », a parfaitement vu Alquié. Dans le livre que nous avons coécrit sur Les blessures de Joë Bousquet, Alain Freixe analyse ce point capital. Il y traite du corps en tant que « loi vivante » tandis que la logique n’est, elle, que « loi formelle ».

Cette obsession à faire de l’événement le centre de tout pousse Bousquet à couper le réel de toute transcendance. Il se rapproche en cela du « tsimtsoum » des cabalistes, concept selon lequel Dieu s’est contracté (certains iront jusqu’à dire qu’il s’est retiré) pour laisser place à la création. On le voit avec la blessure : tout est réel dans cet événement tel que Bousquet le rapporte dans ses écrits, y compris quand il surgit dans les halos du rêve. La blessure, c’est l’image-sens dont nous savons avec Claude Estève qu’elle n’a pas pour objet de définir mais d’infinir. Revenons à la citation du Meneur de lune donnée en introduction : les faits, dit Bousquet, ont ce pouvoir extraordinaire d’éveiller, d’arracher au rêve « l’être majeur antérieur à toute expérience » contenu dans l’âme de l’homme entier. Les événements nous agissent plus que nous agissons sur eux. Ils nous désignent et font de nous ce que nous sommes. C’est pourquoi chez Bousquet, l’imaginaire doit tendre « de tout son poids, à devenir réel », rappelle Ferdinand Alquié. C’est à ce prix, souligne encore le philosophe, que « les rêves de l’homme transformer(ont) le monde ».

Bousquet voulait parvenir, « grâce à l’amour (je cite encore Alquié), à une connaissance mystique du monde ». Telle est l’illimite qui dessine l’horizon du poète. Dans les dernières années de sa vie, il en avait fait un absolu, cette « chose » autour de laquelle vous tournez sans jamais l’atteindre ni même parvenir à la nommer.

Par-delà l’amitié complice qui unissait les membres du groupe Chantiers rassemblés autour de Bousquet et sa revue, il demeurera néanmoins toujours comme une distance entre le poète et le philosophe. C’est d’abord une question de génération. Ferdinand Alquié, René Nelli, sont tous deux nés en 1906, ce qui leur épargne la guerre, laquelle a ancré Bousquet, né en 1897, dans sa génération à lui : celle d’Eluard (né en 1895), Louis Aragon (1897) et Max Ernst (1891). Cette distance a sans doute aussi à voir avec la méfiance exprimée par le poète, nous l’avons vu, à l’égard des systèmes philosophiques et du cartésianisme dont Alquié était un spécialiste. Le nom de Descartes n’apparaît que très rarement dans les listes de lectures. Durant les dix dernières années de sa vie où jamais ne sera posée avec autant d’insistance la question de l’Etre, la philosophie est toujours interrogée par Bousquet mais ses réponses ne semblent pas épuiser son exigence d’aller toujours plus avant dans cette quête, fût-ce au prix de l’obscur. « L’univers supposé par un système philosophique ne peut contenir l’univers particulier de ma perception », avoue-t-il à Ferdinand Alquié. L’heure mystique a sonné : « Il faut, chaque jour, faire un peu de philo, une heure le matin, une heure le soir, ensuite des contes, des poèmes, jusqu’à l’heure mystique ». Platon, Leibniz, Spinoza oui mais Plotin, Duns Scot, Scot Erigène, Llull ou Nicolas de Cues creusent dans les écrits de Bousquet des sillons de plus en plus profonds.

En 1938 déjà, en marge du numéro des Cahiers du Sud sur Le romantisme allemand, un débat s’engage entre Bousquet et Albert Béguin à qui il fait part de son « désir de reprendre à la lumière de l’histoire littéraire le procès de l’idée ». « Je crois, dit Bousquet, qu’on ne peut que condamner définitivement la méthode cartésienne ». « Toute idée, selon le poète, est fausse en son principe sauf l’idée qui énonce le néant de l’idée ».

Nous ne bouclerons pas une boucle qui ne se referme pas. La lecture de Bousquet a ceci d’exaltant qu’elle est toujours ouverte, inépuisable et inépuisée. Mais ceci, encore, extrait de sa Confession spirituelle de janvier 1948 dans le Journal des Poètes : « La seule morale que je retienne est celle qui nous impose, comme seul principe d’existence entière, le fait qui nous advient, quel qu’il soit. Que seul cet événement est réel et qu’il nous appartient d’en accomplir la perfection et l’éclat ».

Ce qu’il faudrait à l’homme, c’est « un palais à la pensée assez vaste pour qu’il y puisse entrer avec toutes ses contradictions, ses mystères et ses imaginations », dit encore Bousquet à Albert Béguin. Pas un système philosophique donc, ni le « dogme » d’un groupe littéraire. Mais, je n’en vois pas d’autre, un chemin de poésie.


[1Lettre à Carlo Suarès du 3 mai 1936 in Joë Bousquet, Lettres à Carlo Suarès, éditions Rougerie.

[2Ce texte a été publié aux éditions Rougerie. Le manuscrit original est reproduit en fac-similé dans Au gîte du regard, un volume des Cahiers du Centre Joë Bousquet consacré à la rencontre entre le poète et la photographe Denise Bellon.

[3Ces documents, et d’autres encore ayant trait à la blessure ont été rassemblés dans Les blessures de Joë Bousquet par Alain Freixe et Serge Bonnery aux éditions du Trabucaire.

[4François-Paul Alibert, Terre d’Aude, texte présenté et annoté par Xavier Ravier, coédition Atlantica/Garae-Hésiode.

[5Joë Bousquet, Lettres à Jean Cassou, éditions Rougerie.

[6La plupart des citations de Joë Bousquet sont extraites de ce Journal dirigé ainsi que de La marguerite de l’eau courante, texte également publié dans le tome III des Œuvres romanesques complètes aux éditions Albin Michel.

[7Il existe un reprint de ce numéro spécial aux éditions Rivages.

[8Un ensemble de lettres de Joë Bousquet au philosophe Ferdinand Alquié est rassemblé dans le volume Correspondance publié aux éditions Gallimard.

[9Cité par René Nelli dans Joë Bousquet sa vie, son œuvre, éditions Albin Michel.

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