Les cahiers de Serge Bonnery

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Un livre à vivre

lundi 17 septembre 2018, par Serge Bonnery

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Tour des Bouillouses - août 2018 (photo sb)

Quand je contemple la beauté du monde (ici les lacs de montagne au pied du pic Carlit dans les Pyrénées-Orientales), je me dis que si nous ne sommes pas capables de sauver cela que les sociétés de profit, de surproduction et de consommation sont en train de détruire avec une obstination sans limite, nos vies auront été vécues en vain.

Je regarde comment Pascal travaille à son apologie. Il procède par fragments. Il note ses pensées à la volée. C’est un Pascal volant que nous lisons dans ses Pensées. Il écrit sur des feuilles volantes qu’il découpe et regroupe par thèmes en les cousant les unes aux autres pour en faire des liasses. Son apologie est un travail de couturier. Pascal pense, note et coud, dans une tentative de donner un plan à son ouvrage dont ses proches nous disent qu’il devait être son Grand Œuvre.

Les Pensées sont un livre qui n’existe pas. Un livre que la mort de son auteur nous a ôté. Du fait de ses copies successives entachées d’erreurs par rapport au texte original, du fait des intentions – jamais tout-à-fait innocentes – des éditeurs successifs, ce livre qui n’est pas un livre se dérobe. Nous échappe. La chaloupe lancée dans la mer tempétueuse des conflits religieux, tangue. Comme le roseau, les Pensées plient mais ne rompent pas. Ne s’effacent. Le fait qu’elles soient parvenues jusqu’à nous n’est pas un miracle. C’est le fruit d’une succession de volontés avec chacune ses imperfections et ses faiblesses. Mais des gens ont voulu que la parole de Pascal ne se perde pas. Des gens ont fait en sorte que l’on entende, même déformée, la voix de Pascal. Grâces leurs soient rendues.

D’autres aujourd’hui s’efforcent de remonter jusqu’à la source. Lisent. Décryptent. Comparent. Recomposent. La lecture des Pensées de Pascal est un travail de titan et de fourmi à la fois. Un mouvement perpétuel. C’est ce que montre magnifiquement le très beau site internet qui leur est dédié. Comme quoi le meilleur existe aussi sur la toile.

Mais revenons à notre cher papier. On doit à Michel Le Guern l’édition des œuvres complètes de Pascal, dont les Pensées, dans la Bibliothèque de la Pléiade. Ce qu’il écrit dans la notice introduisant les fragments qui devaient à terme composer l’apologie de la religion chrétienne est terrible et juste à la fois, terrible parce que juste : « Les Pensées, dit-il, sont les papiers d’un mort, d’un mort, certes, qui avait entrepris de construire une apologie mais qui n’a pas eu le temps de mener son entreprise assez loin pour qu’elle puisse constituer une œuvre posthume ». Les Pensées ne sont rien dans le sens où il est impossible de leur attribuer un genre. Ce ne sont pas des aphorismes. Les fragments n’ont pas été conçus ainsi. Un aphorisme est un travail fini. Tout le contraire de ces notes prises à la volée. Rien, donc. Pas même un livre. Pas une œuvre. Pas même posthume. Et pourtant un livre. Une œuvre. Que nous tenons pour un Grand Œuvre. Malgré tout. Un livre puissant et utile, qui peut vous accompagner partout, par tous les temps, en toutes circonstances. Un livre qui tire sa force du fait qu’il n’est pas une totalité refermée sur elle-même mais demeure ouvert. Un livre qui, parce qu’il n’a pas été écrit, est un livre à vivre.

Je ne sais pas pourquoi j’aime les Pensées de Pascal. Je l’entrevois parfois. Quelque vague idée me traverse. Mais je ne sais pas le dire avec des mots justes. C’est peut-être de l’ordre de l’indicible et du silence. Un livre à aimer en silence : cela me plaît.

Personne ne sait, pas même moi, ce qui se passe en moi quand je lis les Pensées. Je lis. Je prends des notes. Quelqu’un qui m’observerait de l’extérieur pourrait dire : « il lit » ou « il note ». Moi-même, si l’on m’interrogeait au téléphone « que fais-tu ? » je pourrais répondre « je lis » ou « je note » mais je ne dirais rien de ce qui se joue en moi au moment où je lis

« entre nous et l’enfer ou le ciel, il n’y a que la vie entre deux qui est la chose du monde la plus fragile »

quelque chose alors me parcourt, vibre dans les plis de mes coudes, je lis souvent accoudé, le bras gauche replié, le menton posé sur le poing fermé, je me lève car je sens un fourmillement dans mes jambes et je pense à

« la vie entre deux », cette « chose du monde la plus fragile »

que nous sommes en train d’éradiquer, de tuer à coups de guerres, de pesticides, de glysophates, de perturbateurs en tous genres, de gaz à effet de serre, de, de, de,

moyennant quoi les disparitions d’espèces ont été multipliées par cent en un siècle, un rythme sans équivalent, alertent les scientifiques, depuis la disparition des dinosaures il y a 66 millions d’années. Mais les scientifiques prêchent dans le désert et Pascal qui pourrait venir à leur secours, mettre son intelligence au service de la communauté humaine comme il l’avait fait en son temps pour les jansénistes persécutés, Pascal aussi parle dans le désert.

Prenons donc la peine de l’écouter encore, un court instant :

« On charge les hommes dès l’enfance du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de l’honneur de leurs amis, on les accable d’affaires, de l’apprentissage des langues et d’exercices, et on leur fait entendre qu’ils ne sauraient être heureux sans que leurs amis soient en bon état, et qu’une seule chose qui manque les rendra malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour.
Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux ; que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux ?
Comment ? Ce qu’on pourrait faire ? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins, car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu’ils sont, d’où ils viennent, où ils vont, et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner. Et c’est pourquoi, après leur avoir tant préparé d’affaires, s’ils ont quelque temps de relâche, on leur conseille de l’employer à se divertir, à jouer, et s’occuper toujours tout entiers.
Que le cœur de l’homme est creux et plein d’ordures ! »

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