Les cahiers de Serge Bonnery

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« Un haut bruissement »

mercredi 12 septembre 2018, par Serge Bonnery

« Assez souvent je m’éveille en sursaut au milieu de mes livres que j’ai abandonnés quelques instants pour me délasser. Je surprends alors un haut bruissement qui remplissait mes oreilles et sur lequel ma conscience ne tarde pas à étendre un voile silencieux. Dans la première lueur de l’éveil, le matin, je vois aux couleurs un éclat plus vif, comme si le rayonnement de mon esprit était lent à faire place à la raison. Quelquefois j’ai pensé que l’homme n’entendait une note que par l’office d’un sens continuellement ému par le bruit, comme si l’oreille s’emplissait d’une rumeur majeure et absolue, assimilable par sa plénitude à la lumière blanche. Ainsi, la note perçue, sourdement préentendue au sein du corps qui doit soudain partager avec l’espace. De même l’œil est ébloui de lumière blanche. Je crois que l’homme entier contient dans son âme un être majeur antérieur à toute expérience et que les faits éveillent en l’arrachant au rêve qu’ils étaient en lui ».

Une telle confession – ici dans Le meneur de lune – n’est pas rare sous la plume de Joë Bousquet. Qu’est-ce que celle-ci a de si particulier pour retenir mon attention ? Je l’ai trouvée en ouvrant le livre au hasard, comme il m’arrive de procéder, avec Bousquet comme avec d’autres écrivains. Proust par exemple. Je reviendrai sur cette expérience qui consiste à ouvrir La recherche à n’importe quelle page, à l’aveugle, et commencer à lire au milieu d’une phrase, prendre le train proustien en marche quand il est lancé à pleine vitesse. Un pur ravissement.

Bousquet parle ici de musique. C’est rare. A certains moments, dans ses cahiers, il signale qu’il vient d’écouter à la radio un nocturne de Chopin ou une pièce de Brahms. Dans une lettre de 1932 à son ami philosophe Ferdinand Alquié [1], consacrée à la musique, l’une des seules sur ce thème dans une immense correspondance, il fait référence à un concerto de Beethoven sans autre précision. Plus loin, il parle de Mozart, Franck, Wagner (la mort d’Yseult), Mendelssohn (un concerto encore, mais on ignore lequel), Schumann (un trio), une rhapsodie hongroise de Liszt. Cela commence à constituer une jolie petite discothèque. Mais de telles mentions se comptent sur les doigts d’une main. Est-ce à dire que Joë Bousquet écoutait peu de musique ? Gardons-nous de trancher la question. Contentons-nous de constater qu’il en parle peu. Ce qui ne veut rien dire. Nous savons que lorsque Paul Eluard venait lui rendre visite à Carcassonne, il se déplaçait avec son phonographe et ses galettes. Dans la chambre qu’il occupait à l’hôtel Terminus, près de la gare, Eluard écoutait du jazz et il portait des disques à Bousquet qui n’est pas bavard sur cette histoire. Nous n’en saurons pas plus.

Bousquet, donc, dans cette confession, parle de « note » qui, sous l’effet du sens qui la perçoit, « un sens continuellement ému par le bruit », devient sous sa dictée « une rumeur majeure et absolue », non une « lumière blanche » mais « assimilable » à la « lumière blanche ». Comme.

Je cherche dans le répertoire une telle musique. Une rumeur majeure, absolue, comme une lumière blanche, ça doit bien exister quelque part dans Mozart, Beethoven, Chopin, Schubert c’est certain. Sans aucun doute dans Ravel ou Debussy. Sûrement, en y écoutant de plus près, dans Messiaen ou Scelsi.

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Guillaume Lekeu (1870-1894)

Pas plus tard que ce matin, j’ai entraperçu quelque chose comme une lumière blanche dans le Molto adagio sempre cantante doloroso pour quatuor à cordes de Guillaume Lekeu, compositeur et poète qui figure en bonne place dans la longue liste des oubliés, élève à Paris de César Franck puis de Vincent d’Indy, second prix au redoutable prix de Rome, un mur, ce concours, sur lequel Maurice Ravel a buté à cinq reprises. Né en 1870 en Belgique, Guillaume Lekeu est mort à l’âge vingt-quatre ans. Il avait contracté une fièvre typhoïde. La vie tend des pièges [2].

Ce très adagio toujours chantant et douloureux est beau. C’est une rumeur absolue, comme une lumière blanche de silence recueilli et de temps suspendu. La musique sait faire cela. Suspendre le temps. La poésie le sait aussi. Par exemple :

« ... Je tiens entre mes bras ce pur espacement
d’amante au fil des âges
caressée d’homme en homme échangée pour la même
luisant de son plaisir et menant aux ténèbres
sur sa joue le reflet d’une forêt de flammes... »

(extrait de L’Internelle consolation, poème de René Nelli)

Je rêve de me promener dans un monde sans voiture ni bruit parasite où, derrière une fenêtre entrouverte, résonnerait la musique de Guillaume Lekeu. Un monde de lumière blanche. Une forêt de flammes. Je rêve.

L’internelle consolation est le titre sous lequel est imprimé pour la première fois en 1540 le livre plus connu sous le nom de L’imitation de Jésus-Christ dont la composition est attribuée à un certain Thomas a Kempis, né près de Dusseldorf vers 1380, moine au Mont-Sainte-Agnès de Zwolle en Hollande. Joë Bousquet lisait L’imitation. Il le signale à plusieurs reprises dans ses cahiers. Avec même, pourrais-je dire, une certaine insistance.

Au hasard d’une page de L’imitation, cette question : « Où trouvera-t-on quelqu’un qui veuille servir Dieu pour Dieu seul ? » Cherchez. Cherchez bien. Où ? « Rarement on trouve un homme assez avancé dans les voies spirituelles pour être dépouillé de tout ».

Je rêve de l’homme tel que Joë Bousquet le voit. Un « homme entier » qui « contient dans son âme un être majeur antérieur à toute expérience ». De quelle nature est constitué cet « être majeur antérieur » ? D’in-formé sans doute, mais un in-formé porteur d’un advenir que seuls les faits ont le pouvoir d’éveiller. Comme une entité spirituelle – je ne vois que ça – qui, en nous, percevrait la rumeur majeure, absolue comme une lumière blanche. Une entité, en nous, pour qui voir et entendre seraient une seule et même chose. L’inconscient ? Je rêve.

Les pages de Joë Bousquet et Guillaume Lekeu font entendre un « haut bruissement » poétique sur lequel nos consciences étendent « un voile silencieux ». Cachez ce haut bruissement. Bousquet a écrit quelque part que « la vérité est de l’être ». Au prix de sa dissimulation parmi « les fleurs pâles d’un souvenir ».


[1in Joë Bousquet, Correspondance, Gallimard (1969).

[2Le quatuor Debussy a gravé pour le label Timpani l’œuvre complète de Guillaume Lekeu pour quatuor à cordes. Le label Ricercar a publié en 1994, pour le centenaire de sa mort, un enregistrement des œuvres complètes de Guillaume Lekeu sous le titre « Les fleurs pâles du souvenir », citation placée en exergue de son adagio pour quatuor d’orchestre.

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