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Comme l’orage

lundi 10 septembre 2018, par Serge Bonnery

Les œuvres que l’artiste peintre Pedro Troyas exposait cette semaine à la Galerie Treize d’André Robèr, à Ille-sur-Têt, parlent d’un monde heureux baigné de lumières. Il fait jour à toute heure du jour dans le regard de Pedro Troyas qui vit retiré à Prats de Mollo, près de la frontière espagnole, son pays d’origine à portée de main. Il l’avait quitté au début des années cinquante quand la pression de la dictature franquiste devenait insupportable pour les siens.

Il existe donc encore des gens pour voir la beauté du monde et nous la montrer. Ils ne rêvent pas le monde. Ils sont dotés de cette extraordinaire faculté de perception qui leur permet d’en saisir la lumière. Celle que nous avons désappris à voir sans même nous en apercevoir. Nous vivons dans le noir et nous ne savons plus pourquoi. Nous avons oublié la lumière. Pedro Troyas nous la rend. Immaculée et joyeuse.

Quand vous parlez avec quelqu’un qui voit le beau, il soutient que telle est la réalité. Il n’invente rien. Il regarde. Et il peint ce qu’il voit. Au fond, c’est simple. Ces gens conçoivent la vie comme une traversée du réel. Ce ne sont pas des naïfs, comme il arrive qu’on qualifie leur peinture. Ce sont des justes.

Pedro Troyas était pâtissier. Il utilise toujours les cônes à pâtisserie. Il s’en sert désormais pour dessiner des motifs sur ses toiles. Sa peinture est gestuelle. C’est une danse. Elle danse sur la représentation formelle de sa vision du monde.

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Pedro Troyas, Didier Manyach, André Robèr
4 septembre 2018 (photo sb)

Dans le livret-catalogue qui accompagne l’exposition, le poète Didier Manyach a écrit : « La peinture de Pedro Troyas est la floraison de cette pure relation au monde qui l’entoure ». Pur : voilà le mot juste. Quelque chose dans la peinture de Pedro Troyas relève de la pureté. Pedro Troyas est un pur. Ses toiles « ouvrent les portes. Il suffit d’entrer : créer sans fin est la demeure où recréer la vie, éblouissante, ne peut meurtrir ! ».

Ce journal est le produit d’un travail d’excavation. Je le construis en bêchant la matière qui chaque jour se dépose dans le cahier en cours. Il y a toujours, sur ma table de travail, un cahier en cours. C’est le carré de jardin où je dépose tout ce qui pourrait un jour – qui sait ? – me servir. Evidemment, je ne sais pas. Beaucoup de choses demeurent lettres mortes. Elles pourrissent dans leur coin. Lentement se désagrègent. Mais quelqu’un a dit que rien ne se perd. Donc, je me dis à mon tour que – peut-être – de cet humus naîtront d’autres mots qui s’y trouvaient en germe à mon insu.

En vérité je n’y crois pas. Ce qui pourrit pourrit. Rien n’est vital que la vie seule, je veux dire dans son principe, en tant qu’elle est la vie.

Bêcher les mots : je m’y exerce tous les jours sans exception. Il y a quelque chose d’agraire dans ce geste qui consiste à remuer la surface des choses pour tenter d’apercevoir ce qui se cache derrière. Et si ça en vaut la peine, fouir profond, toujours plus profond. Quand j’étais enfant, je croyais qu’en regardant au fond du puits dont on m’interdisait d’approcher la margelle, je parviendrais à voir de l’autre côté de la terre. J’y repense chaque fois que je cesse de creuser. C’est la peur de trouer la terre qui me retient.

Le 27 mai 1918 à Vailly-sur-Aisne, le lieutenant Joë Bousquet tombe sur le champ de bataille, fauché par une balle qui l’atteint « en pleine poitrine, à deux doigts de l’épaule droite » et, traversant obliquement ses poumons, ressort « par la pointe de l’omoplate gauche », pinçant au passage sa moelle épinière et provoquant la paralysie immédiate de ses membres inférieurs. La nature de cette première blessure n’est pas neutre. Il s’agit d’une blessure de guerre qui laisse un jeune homme de vingt ans paralysé, voué à demeurer jusqu’à sa mort, le 28 septembre 1950, un corps souffrant.

Du corps souffrant au corps parlant : telle se façonnera la trajectoire de Joë Bousquet. Il s’engage sur ce chemin dès le début des années vingt. Pas seul. Deux hommes jouent un rôle capital durant cette période. Un poète : François-Paul Alibert. Un philosophe : Claude-Louis Estève que tous ses amis appellent Claude. Comme dans une pièce de théâtre classique, tout est en place dès la scène I du premier acte. Poésie et philosophie sont là. Côte à côte. Main dans la main. Ainsi commence, à l’ombre d’Alibert et d’Estève, un dialogue ininterrompu.

J’en parlerai samedi 22 septembre lors des rencontres organisées à Carcassonne par le Centre Joë Bousquet sur le thème Philosophie et Poésie.

En ce moment, c’est à cette intervention que je travaille. Je suis devant une montagne de notes récoltées lors de mes relectures d’été. Joë Bousquet établissait dans ses cahiers des listes de lectures. On dirait playlist aujourd’hui. J’en mettrai quelques-unes en ligne dans les prochains jours. Elles sont intéressantes. Elles parlent. Jamais un philosophe n’y est couché seul. Il y a toujours un poète à ses côtés. Je l’imagine veillant au grain. Tout jardinier craint l’orage.

« En écrivant ma pensée, elle m’échappe quelquefois ; mais cela me fait souvenir de ma faiblesse, que j’oublie à toute heure ; ce qui m’instruit autant que ma pensée oubliée ; car je ne tends qu’à connaître mon néant ». Blaise Pascal (Les « Pensées » de Port-Royal – fragment 43 de l’édition Michel Le Guern / Bibliothèque de la Pléiade).

Face à la pensée, il arrive que la main soit vaincue. La pensée va souvent plus vite que la main chargée de la saisir. Ceci explique pourquoi Pascal écrivait si mal, d’une écriture illisible. Il devait aller vite, de plus en plus vite dans sa notation afin de ne rien perdre de la fulgurance de sa pensée. Pascal pensait comme l’éclair et écrivait comme l’orage.

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