Les cahiers de Serge Bonnery

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Clair/s – Obscur/s

mardi 4 septembre 2018, par Serge Bonnery

Levant les yeux au ciel, un soir d’été, comme on fait quand on n’a rien d’autre à faire, j’ai compris que je vivais entouré de clarté/s et d’obscurité/s qui s’épiaient mutuellement. Que j’étais formé de clair/s et d’obscur/s qui cherchaient à se parler l’un l’autre. J’hésite entre le pluriel et le singulier. Dans un fragment de la liasse « Ordre » de ses Pensées, Pascal parle d’obscurités. Du moins est-ce ainsi que nous lisons aujourd’hui ce feuillet écrit, comme souvent chez Pascal, d’une écriture illisible. Clairs, obscurs, clair-obscur ? Personnellement, je n’arrive pas à trancher.

Entre deux cris de canicule, j’ai aussi beaucoup écouté les programmes de France Culture, m’arrêtant longuement sur La Grande Traversée consacrée à Freud. Quelque neuf heures d’enregistrements. Une somme radiophonique. Summa radiophonica. Nous y reviendrons quand j’aurai mis un peu d’ordre dans mes notes.

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Obscurités - Eglise d’Ainhoa - août 2018 (photo sb)

Gramsci et la révolution passive

Je me suis aussi plongé avec délice dans la rediffusion de l’émission La Série Documentaire (LSD) consacrée aux philosophes emprisonnés. De Socrate à Gramsci, en passant par Chalamov, Diderot, Sade, Voltaire, Galilée ou Giordano Bruno à qui le bourreau catholique planta un clou dans la langue avant de le conduire au bûcher, nous y reviendrons aussi. Cela, je crois, en vaut la peine. Et la liste n’est pas exhaustive. C’est dire si du travail d’étude nous attend.

Sur Gramsci, donc, ceci extrait de « Les philosophes emprisonnés », in LSD (La série documentaire), France Culture, été 2018.

« Gramsci voit dans le fascisme une façon non pas d’élever l’ensemble de la population vers une nouvelle conception de l’existence, une culture plus élevée, mais de maintenir les simples dans leur ignorance pour éviter qu’ils ne deviennent des acteurs politiques. La catégorie que Gramsci emploie le plus dans ses Ecrits de prison est celle de révolution passive. Ce qu’il voit venir à travers le fascisme et l’américanisme, c’est une tentative de révolution des techniques de production, de révolution des institutions étatiques et du rôle de l’Etat dans l’économie. Pour lui, il s’agit d’une révolution passive parce qu’elle ne vise pas à faire entrer dans l’histoire les catégories populaires et ne leur permet pas de devenir les acteurs de leur propre vie. Ce que Gramsci essaie a contrario de penser est une révolution démocratique. Cette démocratie, il ne la retrouve ni dans le stalinisme, ni dans le fascisme, ni dans l’américanisme parce que ces trois modèles (qu’il ne met pas sur un même plan) visent à dépolitiser les populations et à gérer la société par la dépolitisation. Ce qui, pour Gramsci, constitue un pas en arrière ».

Gramsci connaît le sens et le poids des mots pour les avoir lui-même éprouvés. Il assimile à un fascisme cet américanisme parfaitement identifiable et toujours à l’œuvre aujourd’hui. « Gérer la société par la dépolitisation » : nous vivons sous le règne d’un fascisme qui, après avoir détruit autour de lui toutes sortes d’« ismes », se cache désormais sous un seul nom : le libéralisme.

« Enfoncer le clou critique »

Alain Sandrier, professeur de littérature, s’exprimait dans l’émission « La Bastille ou l’exil. Voltaire, Diderot, Sade... », de la même série LSD. Ceci à propos de Voltaire :

La leçon essentielle que tire Voltaire de ses emprisonnements successifs est que « lorsqu’on veut s’attaquer au pouvoir, il faut ruser avec ce pouvoir. Cela veut dire : ne pas avoir peur de mentir, user de tous les masques possibles (on recense plus de 120 pseudonymes dans tous les genres et toutes les formes), enfin produire, produire beaucoup pour enfoncer le clou critique de manière aussi intensive que possible ».

Produire beaucoup pour enfoncer le clou critique et tenter de voir un peu clair au milieu de l’obscur.

Diderot et la tradition libertine

Toujours dans la même série, Michel Delon, éditeur des œuvres de Sade et Diderot dans la Bibliothèque de la Pléiade, à propos de Diderot :

Diderot « fait le choix de diffuser un certain nombre de ses textes dans un périodique manuscrit pour informer les cours européennes de la vie mondaine, artistique, théâtrale, littéraire à Paris. On est devant cette situation étonnante de Diderot qui ne peut pas faire imprimer ses textes et qui les fait recopier à une douzaine d’exemplaires pour Frédéric II de Prusse, pour le roi de Suède, pour Catherine II de Russie. Ils sont les premiers lecteurs de Jacques le Fataliste, de La religieuse et du Rêve de d’Alembert. Frédéric II et Catherine II adoraient lire ces pensées audacieuses parce qu’elles restaient réservées à une élite, comme dans la tradition libertine. Ni Frédéric II ni Catherine II n’auraient voulu non plus que ces textes soient imprimés. Selon la tradition libertine, on peut penser tout ce qu’on veut du moment que cela ne circule que dans un milieu étroit. Vous pouvez donc avoir – et c’est vrai pour les Libertins du XVIIe siècle – une radicalité extrême de la pensée parce qu’elle ne doit avoir aucun écho en dehors d’une élite sociale et intellectuelle qui se réserve cette vérité. Le bon peuple doit croire ce qu’on lui dit et pas réfléchir par lui-même... »

C’est précisément cette frontière entre peuple et élite que les Lumières cherchent à abattre. Leur visée ? Donner au peuple les outils pour penser par lui-même. Ces outils s’appellent des livres. Parmi eux, l’emblématique Encyclopédie.

Donner à (sa)voir. Avec les philosophes. Les poètes aussi. Eluard à la tête du long cortège.

Paraphrase de Pascal

Pour terminer, un retour/détour qui en moi fait toujours mystère. Pourquoi détour ? Parce que je ne le sens pas à proprement parler dans le cours des choses. Plutôt en retrait, peut-être pour ne pas être emporté dans les flots de l’obscur.

J’en suis – je sais trop pourquoi – un inconditionnel. C’est sa langue qui m’aimante. Pure. Limpide. Transparente. Comme un filet d’eau entre les lèvres.

La langue de Blaise Pascal.

« Que dois-je faire ? Je ne vois partout qu’obscurités. Croirai-je que je ne suis rien ? Croirai-je que je suis dieu ? » (Liasse Ordre/Fragment n°2).

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"Je ne vois partout qu’obscurités" - Fragment de Pascal

Ce qui d’abord me saisit dans ce fragment est le pluriel d’obscurités. Pascal aurait pu choisir le singulier. Les lecteurs savants ont hésité à ce sujet, tant l’écriture manuscrite de Pascal est indéchiffrable. Un vrai casse-tête. Ici, le « s » l’a finalement emporté au détriment de la virgule qu’il aurait pu être.

Partout donc, non l’Obscurité avec un « O » majuscule mais des obscurités. Des noirs qui nous hantent. Pascal a aussi écrit un traité sur le vide. Sidérant, non ?

Et puis, il y a ce trait dont Pascal a le secret. Il réside dans la juxtaposition de deux pôles en apparence antagonistes. Ici : « je ne suis rien » et/ou « je suis dieu ». Résonne – mais je pourrais aussi bien écrire « raisonne » – dans cette confrontation comme l’éclat de l’orage.

Je ne suis / Je suis. Rien / Dieu.

Quelque chose dans cette langue foudroie. C’est ainsi que Pascal écrit. Comme la foudre.

Paraphrasons. Si vous voulez bien parler de Dieu, nous dit Pascal, vous n’aurez pas d’autre voie (voix ?) que d’imiter l’Ecriture qui est de Dieu et seule parle de Dieu. L’Ecriture est de Dieu. Elle a été dictée par Dieu à des scripteurs (les prophètes, les évangélistes…)

Pascal : « Dieu parle bien de Dieu ». J’ai envie d’ajouter : seul.

Si bien que parlant de Dieu, nous ne sommes que dans l’imitation de sa parole qui est dans l’Ecriture et seulement dans l’Ecriture. Parlant de Dieu, nous nous limitons à l’imitation. Nous ne pouvons pas faire autrement. Nous sommes limités. Je ne vois qu’une solution à l’abolition de cette limite : le silence. Ce qui signifierait qu’il est vain de vouloir s’illimiter dans la parole. Les écrits de la dernière période de Joë Bousquet (1940-1950) tournent autour de cet axe.

Pour Pascal, les hommes parlent bien de ce qui les touche, dans la condition qui est la leur. Mais de Dieu, ils ne peuvent bien parler. Sauf à paraphraser sa parole. Sauf à accepter leur limite.

La seule manière de parler de Dieu est d’en parler comme lui-même en parle. Imiter Dieu dans sa parole qui est à son image. Mais il y a une autre difficulté. Nous ne possédons aucune image de Dieu car Dieu est irreprésentable. Nous possédons seulement sa parole qui est dans l’Ecriture.

Insaisissable. Comme la foudre.

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