Les cahiers de Serge Bonnery

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La rouille et autres vertiges

vendredi 31 août 2018, par Serge Bonnery

à dm

Cet été, je me suis rendu à Sète avec un ami poète pour parcourir les stands d’éditeurs de poésie rassemblés à l’occasion du festival Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée. Nous avons parcouru les rues de la ville, croisé des poètes, des éditeurs, des faiseurs de livres à la main, à l’aiguille, à la plume, à tout ce que vous voudrez. Des livres.

Sète est un port de la Méditerranée où a été ouvert un centre de rétention administrative. Il se trouve donc des gens, à Sète, pour manifester sensibilité et avis sur le sort réservé aux migrants. En Méditerranée. Il y a des gens pour placarder cette sensibilité sur les façades des commerces fermés du centre-ville. Ces placards peuvent être lus comme des poèmes qui parlent de réalité. Par exemple :

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Mur à Sète - juillet 2018 (photo sb)

Mon ami et moi, sensibles à la poésie de la rue, celle faite par tous selon le vœu de Lautréamont, nous sommes arrêtés pour lire ces textes qui tous parlent de misère humaine et de honte. Puis en quittant Sète, le soir, nous nous sommes approchés d’un cargo immobilisé à l’écart, dans un chenal du port qui ressemble à une voie de garage, un cimetière ou quelque chose comme ça. Nous nous sommes arrêtés un moment devant la carcasse du mastodonte prisonnier de ses cordages. Nous avons été aimantés par sa peau boursouflée. Ses craquelures. Son allure désenchantée de cargo encordé. Il ne respirait plus. Il était mort. Happé par la rouille qui est l’envers du temps. Ou son vertige.

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Rouille - Sète, juillet 2018 (photo sb)

Penser l’antisémitisme

Le Banquet du livre d’été organisé tous les ans à Lagrasse durant la première semaine du mois d’août avait cette année pour thème : la confusion des temps. Le philosophe et psychanalyste Stéphane Habib y a abordé la question de l’antisémitisme qui, selon lui, est « une affaire politique ». Morceaux choisis en attendant la mise en ligne prochaine de la conférence dans son intégralité sur le site de Corbières Matin, le journal du Banquet :

Point 1 : l’antisionisme est-il un antisémitisme ?

« Si l’antisionisme met en cause l’Etat d’Israël, s’il le fait au cri de mort aux juifs ou, comme on l’aura entendu, en proférant "un juif, une balle", "les juifs à la mer", alors oui, l’antisionisme est un antisémitisme. L’Etat et ses institutions sont une forme politique qui assure et permet la survie des corps parlants. Vouloir la disparition de l’Etat, mettre en cause son existence, c’est se débarrasser de la survie des corps parlants. Si l’antisionisme est la critique la plus dure, la dénonciation, la lutte et l’organisation de la lutte politique contre les abjections des dernières lois proposées et des alliances également aberrantes avec l’extrême-droite la plus violente, parfois (il faut le dire) néo-nazie, contre l’islam, contre les corps parlants musulmans, alliances aberrantes pourtant passées par le gouvernement en place en ce moment même… Alors, l’antisionisme n’est en aucun cas un antisémitisme ».

Point 2 : Penser l’antisémitisme est-il possible sans confusion ?

« Il est possible de penser l’antisémitisme sans confusion. Penser l’antisémitisme le plus rigoureusement possible est la condition pour barrer les confusions les plus dangereuses pour la vie même des corps parlants ». (...) « Il y a un critère qui permet de parler d’antisémitisme et c’est le fait que l’on tue des juifs. Cela n’est ni nouveau, ni ancien, cela persévère, cela est. Si le politique est l’inquiétude pour la question de la survie des corps parlants, les uns pas sans les autres, il n’y a pas d’autre réponse à l’antisémitisme qui toujours dit que "exclure les juifs – c’est Blanchot qui écrit cela – cela ne suffit pas, les exterminer ce n’est pas assez, il faudrait aussi les retrancher de l’histoire, les retirer des livres par où ils nous parlent", il n’y a donc pas de réponse à l’antisémitisme que celle qui s’inquiète pour et cherche les conditions de la survie des juifs dans le monde ».

Point 3 : conclure avec Mathieu Riboulet

« Je me souviens avoir lu cinq mots sous la plume de Mathieu Riboulet dans son livre Entre les deux il n’y a rien. Ces mots me hantent. Il faudra un jour y répondre. Il faudrait un jour ne plus avoir à y répondre mais… « Et pourquoi tuer des juifs ? »

Confusion

La confusion (du latin confusio) désignait déjà en 1080 le désordre et le trouble. Le mot signifiait aussi « destruction ». Confondre (du latin confundere) signifie « mêler » mais aussi, plus fortement, « anéantir » et « détruire ».

La confusion a pour effet pervers d’empêcher de penser. C’est sa fonction. Ceux qui entretiennent la confusion dans le monde le font sciemment avec l’objectif de faire obstacle à la pensée. De la détruire.

« La figure du monde change brutalement et cette brutalité, sidérante, empêche d’abord de voir et de comprendre », écrivent dans leur préambule les organisateurs du Banquet du livre de Lagrasse. A cet effet de sidération, seule la pensée peut faire obstacle.

Une pensée de Pascal : « Qui nous crie donc ce chaos et cette confusion monstrueuse, sinon la vérité de ces deux états, avec une voix si puissante qu’il est impossible de résister ? »

Ethique du judaïsme

Le Deutéronome (Devarim) est le livre du Pentateuque qui rassemble le plus grand nombre des 613 mitsvot (prescriptions) recensées dans la Torah par la tradition rabbinique. D’où son surnom de « deuxième loi » car y sont notamment repris les Dix commandements déjà énoncés dans L’Exode (Chemot 20 : 2-13). Il se présente sous la forme d’une suite de longs discours de Moïse (Moché) à son peuple avant l’entrée dans le territoire de Canaan.

Extrait (Devarim 22 : 1-3) :

« Tu ne dois pas voir le bœuf ou la brebis de ton frère égarés et te dérober à eux : tu es tenu de les ramener à ton frère. Que si ton frère n’est pas à ta portée, ou si tu ne connais pas le propriétaire, tu recueilleras l’animal dans ta maison, et il restera chez toi jusqu’à ce que ton frère le réclame ; alors tu le lui rendras. Et tu agiras de même à l’égard de son âne, de même encore à l’égard de son manteau, de même encore à l’égard de toute chose perdue par ton frère et que tu aurais trouvée : tu n’as pas le droit de t’abstenir ».

Nul ne peut se détourner du monde comme il va (ou pas) sous peine de faillir.

Georges Elia-Sarfati est directeur de l’école française d’analyse et de thérapie existentielles (logothérapie), spécialiste du Moussar, mouvement créé par Rabbi Israël Salanter (1810-1883) dont il a traduit les textes sous le titre Ohr Israël (La Lumière d’Israël) aux éditions Berg International où il a également publié La tradition éthique du judaïsme. Il était dernièrement l’invité de Marc-Alain Ouaknin dans son émission Talmudiques diffusée le dimanche matin sur France Culture. Il y a parlé d’éthique du judaïsme en ces termes :

« La tradition éthique du judaïsme est avant tout une tradition de pensée humaniste. Elle est à cet égard un pôle de résistance vis-à-vis de toutes les dérives possibles de l’antihumanisme et du post-humanisme contemporain. Le judaïsme a toujours pris la défense de la singularité et de la créativité personnelles. De ce point de vue, il sera un contre-pouvoir efficace dans la perspective de l’émergence d’une nouvelle forme de totalitarisme, de servitude voire d’eugénisme racialiste ou raciste. Car se pose la question du scénario scientiste s’il se radicalise, allié à un néolibéralisme sauvage (il ne faut jamais sous-estimer les enjeux économiques qui vont de pair avec l’asservissement de fractions de plus en plus larges de la population mondiale). Le clônage peut donner le pire comme le meilleur. Le pire c’est évidemment la fabrication en série d’individus déconnectés de toute généalogie et donc profondément désymbolisés. Le meilleur, c’est la possibilité d’intervenir en profondeur et de manière définitive sur des maladies terribles qui tuent encore. Et quand bien même il y aurait des clônes, le clône n’est pas seulement un problème génétique ou esthétique, c’est aussi un problème moral et historique. Dès lors, la question se pose de savoir qui éduquera les clônes... »

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