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Eloge de l’inutile

vendredi 22 juin 2018, par Serge Bonnery

Sous le titre « L’obsolescence programmée », Michel Bouton, professeur de philosophie, écrit ceci dans les pages débats de L’Humanité du lundi 18 juin à propos de la réforme du baccalauréat : « En diminuant la part d’influence de la philosophie grâce à des processus organisationnels qui facilitent à la fois la réduction du nombre de postes et le poids de la discipline dans l’examen, on la transformera en simple revêtement qui permettra accessoirement de servir de caution morale à une technocratie qu’elle ne saurait que désapprouver. C’est le but de l’école et du lycée qui est ici revisité, passant de la culture, et donc d’une authentique formation de soi, à la fabrique d’individus qui correspondent à la demande du marché de l’emploi ». Et, plus loin, en conclusion, ceci encore : « La réforme Blanquer pourrait contribuer à faire définitivement passer le rôle du lycée d’une formation de la personne et du citoyen au conditionnement du futur producteur consommateur, autoentrepreneur de son parcours professionnel dans un monde de compétition et de concurrence généralisée. (…) Pour éviter que l’humanité sombre définitivement dans une existence dont l’unique horizon serait la commercialisation de toutes choses, y compris des personnes, une redécouverte des bienfaits de « l’inutilité » de l’école serait peut-être plus que jamais nécessaire ».

Pour mémoire, rappelle Michel Bouton : Aristote avait donné à l’école dont il était le fondateur le nom de lycée.

Comment préserver le lycée, ce « lieu consacré à la philosophie » [1], de la marchandisation qui envahit toutes les sphères des sociétés capitalistes ?

Faire inutilement. Se payer de mots seulement. Cela suffit à étancher ma soif.

« Rémi, lui, et dès la classe de seconde, savait bien qu’il y avait sous la robe des filles quelque chose, des riens qui se pouvaient intensément connaître. Ses collections – continuons à les appeler ainsi, puisque c’était bien le goût d’amasser et réactiver ce qui donne du plaisir qui le guidait encore, comme quand il était petit -, ses collections furent des photos de femmes ou de filles, soit qu’il les découpât dans des revues achetées en douce, starlettes décolletées, solaires, ou scabreuses brunes haut-jarretellées dans des feuilles libertines, soit que les collégiennes de l’autre lycée, le fabuleux, l’interdit où bruissaient des jupes plissées, soit donc que ces petits sœurs, qui n’étaient pas insensibles à son appétit sombre d’oisillon de proie, à ses cheveux de paille gelée et à ses airs gouapes, lui donnassent un médiocre portrait d’elles-mêmes, une photo prise là-bas dans le jardin l’année dernière avec la robe bleue, qu’en feignant d’hésiter beaucoup et se faisant prier elles lui cédaient enfin, avec des mots chuchotés et des pressions malhabiles du bout des doigts, quand vient l’heure de se quitter avec la nuit et qu’une très jeune fille est amoureuse un dimanche de novembre ».
Pierre Michon. Extrait de Vies des frères Bakroot. Vies minuscules. Editions Gallimard.

C’est cela, aussi, le lycée.

Hélène Peytavi peint. Entre nous, les mots suffisent et nous formons quelques projets, en quête de ce qui parle et rassemble. Hélène et moi nous sommes connus au lycée. Nous nous étions perdus. Nous nous sommes retrouvés. Tout arrive.

« ... il ne pleut plus : et même là-haut de grands morceaux de bleu voyagent par-dessus l’étable de la mort. Le livre n’est pas dans le livre. Le ciel est un vieil endroit bleu sous lequel on se tient nu, sous lequel ce qu’on possède fait défaut... » [2] Eloge de la langue est le titre des rencontres qui ont lieu samedi 23 et dimanche 24 juin à la Maison du Banquet de Lagrasse autour de Pierre Michon. Soif d’y être.

Faire pour rien. La poésie "fleurit en pauvre lieu" (Hölderlin). Quelques paroles peut-être et encore. Rien n’est moins assuré que le verbe. Je me souviens. Je tenais un billet froissé dans ma poche. Je ne sais comment il tomba mais je le vis s’éloigner, effleurer l’herbe dans le souffle du vent. Je décidai de ne pas courir. Depuis, je vis en pure perte. Au plus près de l’obsolescence.


[1Dictionnaire Robert de la langue française.

[2Pierre Michon, Mythologies d’hiver, éditions Verdier.

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