Les cahiers de Serge Bonnery

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Un mouvement perpétuel

mardi 19 juin 2018, par Serge Bonnery

Le Capital de Marx [1], une œuvre inachevée dont seul le Livre I a été publié du vivant de son auteur, en 1867. Les Livres II et III sont le fruit d’un minutieux travail de reconstitution effectué par Friedrich Engels à partir de manuscrits.

Le Capital, livre infini. Sans terme. « Plus grand que toute quantité de même nature » [2].

Infini pas seulement pour la raison historique de la mort de Marx venue interrompre son travail. C’est un livre infini parce que Marx révisait en permanence sa théorie à l’aune des événements qui se déroulaient en son temps dans le monde. Le Capital développe des théories sans cesse mises à l’épreuve des faits.

Il n’y a pas, chez Marx, d’analyse figée du capitalisme. La pensée du mouvement est mise en mouvement par l’objet même de son étude.

De même, pour Marx, le communisme est plus un mouvement effectif et permanent qu’un état à instaurer, ce qui reviendrait à le figer une fois pour toutes et le priver de toute raison d’être.

En 1844, Marx arrive à Paris où il fait la rencontre décisive de Friedrich Engels. Sur les conseils de son nouvel ami, il se consacre à l’étude des économistes libéraux Adam Smith et David Ricardo.

Intérêt croissant de Marx pour la connaissance du milieu ouvrier des usines de Manchester. C’est le sujet du livre qu’Engels vient de faire paraître : La situation de la classe laborieuse en Angleterre. Marx s’attache à produire une pensée concrète, effective, à l’épreuve du réel. Son communisme n’est pas un idéalisme.

C’est à Paris que Marx développe sa pensée communiste, dans son compagnonnage avec Engels. On peut lire les premiers résultats de ses recherches dans Les manuscrits de 1844.

Début 1845, Marx est expulsé de France sur décision du ministre Guizot qui cède aux pressions exercées par la Prusse. La fille aînée de la révolution se méfie des révolutionnaires.

Marx s’exile à Bruxelles où il lui est formellement interdit de publier des écrits politiques. C’est durant cet exil qu’il rédige avec Engels L’Idéologie allemande où il développe pour la première fois sa conception matérialiste de l’histoire.

Marx avait un don pour l’observation. Il l’avait aiguisé durant sa période journalistique à Cologne. Il réfléchissait à partir des événements historiques. Son but est désormais de dépasser les approches idéalistes (positions post-hegeliennes) en partant d’une analyse de la production (en tant que moteur de l’histoire) et des conditions de cette production.

Pourquoi un retour à Marx aujourd’hui ? Pourquoi un regain d’intérêt pour l’étude de sa pensée et de ses textes ? Ce renouvellement de la lecture de Marx remonte à la crise de 2008 qui avait mis à mal le concept de « fin de l’histoire » en présentant le capitalisme comme la seule voie, le seul modèle de société possible. La crise de 2008 a mis en évidence la fragilité du capitalisme. Ses limites. Les chercheurs et autres philosophes se sont alors souvenus qu’il n’y avait pas meilleur analyste des crises du capitalisme que Marx. Nous avons toujours besoin de Marx pour analyser (et comprendre) ces crises.

Ne jamais perdre de vue, lorsque nous lisons Marx, la vie mouvementée qu’il a été contraint de mener, chassé d’abord de sa Prusse natale, puis de France, puis de Belgique. Marx indésirable.

Sa vie d’exilé l’a conduit à Londres où il a traversé des périodes de grande précarité malgré le soutien financier qu’il recevait de son ami Engels. Cette existence, faite d’incertitude et de pauvreté, n’est pas sans influence sur son œuvre qui se présente à nous sous une forme très dispersée et souvent inachevée.

A partir de 1845, Marx se donne pour tâche l’organisation du mouvement ouvrier en Europe. En 1847, la Ligue des Justes à laquelle il a adhéré avec Engels devient la Ligue des Communistes. La même année, les deux hommes rédigent le Manifeste du Parti Communiste dont la diffusion est encore confidentielle. C’est bien plus tard que le Manifeste obtiendra une notoriété mondiale.

Idée neuve de Marx : l’histoire des hommes est l’histoire des productions matérielles traversées par des contradictions, lesquelles sont au fondement des grands mouvements historiques.

La production se comprend par des rapports antagonistes.

Lutte des classes. Il y a lutte des classes quand une classe possède les moyens de faire travailler une autre classe à son profit.

« Il n’est pas possible d’imposer une libération effective (de l’Homme) autrement que dans le monde effectif et avec des moyens effectifs, (…) on ne peut pas abolir l’esclavage sans la machine à vapeur (…), on ne peut pas abolir le servage sans améliorer l’agriculture, on ne peut tout simplement pas libérer les hommes tant qu’ils ne sont pas en mesure de se procurer à manger et à boire, un logement et des vêtements en qualité et en quantité adéquates. La libération est un acte historique, pas un acte de pensée et elle est provoquée par des actes historiques… » Cette citation est extraite des toutes premières pages de L’Idéologie Allemande dans la nouvelle traduction qu’en propose Jean Quétier aux Editions sociales, dans le cadre de la Grande Edition Marx Engels (GEME).

Une nouvelle lecture de Marx n’est pas sans enjeux, dans un monde où les rapports de production sont bouleversés par la révolution numérique et où le capitalisme mondialisé et financiarisé sape chaque jour davantage les possibilités pour l’homme de se libérer des chaînes dans lesquelles il est injustement retenu. Il s’agit d’en rétablir une lecture politique.

Une lecture dont les enseignements sont de nature à accompagner, dans les sociétés contemporaines, le rétablissement d’une conscience de classe indispensable à la construction d’un monde plus égalitaire, juste et solidaire. Tâche jamais achevée. Infinie. Sans limite ni borne. Comme l’œuvre même de Marx. Qui puise en elle-même et dans les événements de l’histoire la force de son propre renouvellement.


[1Ces notes ont été prises lors de la conférence du philosophe marxiste Jean Quétier sur le thème « Lire Marx aujourd’hui » donnée le vendredi 15 juin dans le cadre de l’Université Populaire du Travailleur Catalan. Elles n’engagent pas le conférencier.

[2Source : dictionnaire Robert de la langue française.

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