Les cahiers de Serge Bonnery

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Malherbe exagère

jeudi 14 juin 2018, par Serge Bonnery

Mardi 12 juin. Ossip Mandelstam, dont les éditions Le Bruit du Temps publient les Œuvres complètes en deux volumes, disait de La Divine Comédie de Dante qu’elle « amplifie le temps, comme une œuvre musicale lorsqu’on la joue ».

J’aime savoir le poète en train de compter sur ses doigts le nombre de pieds de ses vers. C’était ainsi lorsque tout jeune encore, entre dix et douze ans, je m’enfermais dans la chambre du deuxième étage de la grande maison où j’avais installé l’ancienne table de cuisine sur laquelle je travaille encore aujourd’hui. Là, dans le silence des journées qui jamais ne paraissaient avoir de fin, je faisais mes vers avec l’application de l’enfant de qui on exige le devoir parfait, sans tâche ni rature. Je comptais une à une les syllabes comme un berger ses agneaux, vérifiais le bien-fondé de la diérèse, la coupure à l’hémistiche. J’aimais les règles strictes de la prosodie. J’avais lu Boileau avant l’heure. « Que toujours le bon sens s’accorde avec la rime » laquelle « est une esclave et ne doit qu’obéir ». Il n’y a pas d’heure pour lire Boileau. Je manifestais (seulement quand j’y étais autorisé dans les réunions de famille) un tendre penchant pour un gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy nommé François de Malherbe : « Mon âme, il faut partir (…) », pourrait avoir été dit par Rimbaud. « Mon dernier jour est dessus l’horizon » reste pour moi l’un des plus beaux dizains de notre langue.

Au milieu de mes désordres, je cherchais quelque vertu qui pût me sauver des flammes d’un enfer laïque sans pitié pour la faute de conjugaison ou l’excavation grammaticale.

Ecrire pour amplifier le temps. Donner une autre forme à sa durée.

« Mon âme, repens-toi d’avoir aimé le monde… » Las, me disais-je, tandis que de Boileau à Baudelaire je venais de franchir le pas, Malherbe exagère. Nous n’aimons jamais trop le monde. Nous n’aimons jamais trop. C’est pourquoi nous pouvons « regarde(r) sans frayeur la fin de toutes choses ».

Aimer, comme Rutebeuf, de cet amour que vent emporte, devant nos portes, nous emporta...

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