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Aragon, le chant de la Résistance

vendredi 8 juin 2018, par Serge Bonnery

En septembre 1939, Louis Aragon est incorporé comme médecin auxiliaire au Premier bataillon du 220e régiment régional de travailleurs qui cantonne à Crouy-sur-Ourcq, en Seine-et-Marne. Il ne sait pas encore qu’il va vivre de l’intérieur une déroute militaire dont les conséquences politiques plongeront le pays dans l’une des périodes les plus noires de son histoire.

Un an plus tard, en septembre 1940, la capitale est occupée. Les nazis et leurs alliés vichystes sont à la manœuvre. Le 10 juillet 1940, une majorité de députés a voté les pleins pouvoirs à Pétain. Morte et enterrée, la République. Les premiers pas de la révolution nationale n’augurent rien de bon.

Le communiste Louis Aragon et la juive Elsa Triolet mesurent le danger que représente un retour dans leur domicile parisien. Ils optent pour la zone libre. Ont-ils le choix ? Ils se rendent à Carcassonne où le poète Joë Bousquet, ami des surréalistes dès la fin des années 20, grand blessé de la Première Guerre mondiale, celle qui devait être « la der des der », leur trouve un logement de fortune.

Ou plutôt d’infortune. Elsa gardera de cette période un souvenir amer. Elle décrit Carcassonne comme une ville sombre, sinistre et fermée. Seule trouve grâce à ses yeux la chambre que Joë Bousquet ne quitte plus, paralysé des membres inférieurs depuis la blessure reçue le 27 mai 1918 à Vailly-sur-Aisne, dans le secteur du chemin des Dames. Elle en parle dans Préface à la contrebande, texte que l’on trouve dans les Œuvres croisées d’Aragon et Elsa : « Notre seul havre, dit-elle, la chambre de Joë Bousquet, son corps paralysé, décharné, étendu là depuis la guerre de 14. Joë Bousquet, seule lumière, seule âme de cette ville aux portes closes, inhumaines… »

Aragon, lui, se remet au travail et fait ce qu’il a toujours su faire : il écrit des poèmes dans lesquels il raconte sa « drôle de guerre » et qu’il rassemblera bientôt dans son recueil Le Crève-Cœur. En 1940, Aragon est âgé de 43 ans. Il lui en reste 42 à vivre. Au milieu de sa vie, « nel mezzo del camin di (sua) vita » / au milieu du chemin de sa vie, pour dire comme Dante, Aragon entame à Carcassonne sa « quarantaine en l’an 40 », ainsi qu’il le chante dans le poème La valse des vingt ans du Crève-Cœur [1].

En cet automne de 1940,à Carcassonne, la chambre de Bousquet devient un carrefour. Des artistes et intellectuels qui fuient la zone occupée s’y retrouvent. Il y a là le peintre Hans Bellmer, le philosophe Julien Benda. Gaston Gallimard et sa famille seront logés à Villalier, dans une ancienne résidence des évêques de Carcassonne devenue propriété de la famille Bousquet. Jean Paulhan, bien que demeuré à Paris où il dirige encore pour quelque temps la Nouvelle Revue Française, fréquente aussi les lieux. Ainsi se reconstitue au pied des remparts de la Cité médiévale audoise « le cercle de la NRF » que la débâcle avait disloqué.

Au début du mois de septembre, arrive un encore jeune homme dont le nom marquera l’histoire de l’édition de poésie en France : Pierre Seghers. Il se lie immédiatement d’amitié avec Aragon. C’est à Pierre Seghers qu’Aragon donne pour la première fois lecture de son poème Les lilas et les roses fraîchement composé. Il lui lit également Les croisés, « poème écrit en octobre 1940 », précise Seghers [2], sous les remparts de Carcassonne.

Les deux hommes ne désespèrent pas du rôle de la poésie dans le relèvement de la France. Se noue entre eux, note Pierre Daix [3], « une alliance entre la poésie et l’espérance nationale ». Pour Aragon et Seghers, il ne fait pas de doute que la poésie doit prendre toute sa place dans le mouvement de la Résistance – dont presque personne ne parle encore – et le rétablissement de la France dans sa souveraineté. Une France qui, dans leur esprit, ne peut-être que libre, républicaine et fraternelle. Tout sauf Vichy. Tout sauf le fascisme.

Tel est le contexte dans lequel Aragon conçoit le plan qui consiste à faire de la poésie une arme de résistance. Poésie de résistance, poésie non de circonstance comme le dit une certaine critique pour mieux déprécier les textes de cette période, mais poésie dans la circonstance. Il n’est de poésie qu’ancrée dans la réalité. La poésie pure est une illusion.

A Carcassonne, au cœur même de ce pays marqué depuis le moyen-âge par l’art des Troubadours qui s’adonnaient à des joutes poétiques dans la cour d’honneur du château de Puivert, apparaît à Aragon que le temps est venu de réinventer le chant. De sonner le réveil d’une France groggy par la défaite. Retrouver le chant intérieur qui puise ses origines dans la lyrique occitane du XIIIe siècle et le conjuguer à l’épopée portée à son plus haut degré de perfection par le poète de langue d’oïl Chrétien de Troyes. Aragon fera de son héros Perceval une icône de la Résistance car il incarne à la fois le courage au combat et un idéal de justice.

En 1940, Aragon a trouvé sa voix, pense Olivier Barbarant [4]. Sa poésie sera le produit de la rencontre de l’épique et du lyrique, les deux piliers de la poésie française, où la circonstance historique qui appelle au combat, croise – et je ne choisis pas le verbe au hasard car c’est bien d’une croisade qu’il s’agit, comme quoi l’histoire toujours recommence – la trajectoire de l’amour. L’une – la circonstance historique / épopée – et l’autre – l’amour / le lyrisme – tissant ensemble la matière poétique que le temps exige.

Pour comprendre le cheminement d’Aragon, il faut faire retour à Ribérac. C’est dans ce bourg de Dordogne que le médecin auxiliaire échoue au mois de juin 1940, flanqué des quelques éléments de son régiment décimé qui ont réussi à échapper à la traque allemande dans le secteur de Périgueux. Ribérac, c’est d’abord pour Aragon l’histoire d’un rendez-vous manqué. Elsa, qui avait fui Paris et cherchait à le rejoindre, raconte : « A Ribérac où je devais te rejoindre, plus personne… » Et pour cause : au moment où Elsa atteint enfin le village où elle pense le retrouver, Aragon et sa troupe ont déjà pris une autre direction pour fuir les divisions allemandes. Ils finiront par se retrouver et prendre le chemin de Carcassonne.

Ribérac a vu naître en 1150 le troubadour Arnaut Daniel qui, de son vivant, a joui d’une grande renommée à travers l’Europe. Dante et Pétrarque le saluent comme le maître du « dolce stil nuovo », ce courant poétique né au XIIIe siècle et que Dante nomme pour la première fois au chant XXIV de son Purgatoire, tandis qu’au chant XXVI, il cite la canso d’Arnaut Daniel qui dit : « Ieu sui Arnaut, que plor et vau cantan… » (Je suis Arnaut qui pleure et va chantant) : le lyrisme à l’état pur.

Arnaut Daniel est l’inventeur de la sextine, forme poétique complexe dans laquelle Jacques Roubaud voit l’ancêtre du sonnet. Il est aussi celui qui a inventé le « trobar clus », une poésie secrète qui joue de ses propres codes, poésie qui encourage et magnifie un lyrisme derrière lequel se dissimule le sens véritable du texte. C’était déjà une forme de contrebande. Le « trobar clus » permettait au poète de chanter sa Dame en présence de son mari sans éveiller ses soupçons. On sait ce qu’il en coûta à Guilhem de Cabestany qui, pour avoir courtisé d’un peu trop près l’épouse du seigneur de Château-Roussillon, eût le cœur arraché, lequel organe fut ensuite servi en repas à l’amante à son insu.

Le texte d’Aragon intitulé La leçon de Ribérac paraît en juin 1941 dans le numéro 14 de la revue Fontaine créée à Alger par Max-Pol Fouchet. Il sera repris ensuite en postface à l’édition du recueil Les Yeux d’Elsa en 1942 aux Cahiers du Rhône.

Comme souvent, les textes importants ont des origines multiples. La leçon de Ribérac répond prioritairement à l’impératif de fonder une poétique de combat contre l’Occupant nazi et le régime de Vichy. Mais le texte prend aussi sa source dans une controverse. Elle a pour cadre la chambre de Joë Bousquet à Carcassonne. Durant le séjour d’Aragon et Elsa dans la cité audoise, Bousquet et ses amis sont occupés à l’élaboration d’un numéro spécial de la revue Les Cahiers du Sud, éditée par Jean Ballard à Marseille et bien connue des surréalistes qui y ont beaucoup publié à l’invitation du poète André Gaillard, mort prématurément en décembre 1929.

Ce numéro qui ne paraîtra qu’en 1943 au prix de grandes difficultés, est consacré au « Génie d’Oc » et à « l’homme méditerranéen ». C’est son titre. Il rassemble des articles sur le destin de la langue d’Oc, la poétique des troubadours, le « trobar clus », le catharisme et l’amour spirituel, Ramon Llull, la philosophe Simone Weil y signe sous le pseudonyme d’Emile Novis – anagramme de son nom – un texte d’une haute visée sur la civilisation occitane « trop bien tuée » - ce sont ses mots – lors de la croisade contre les Albigeois. Une manière habile, de la part de Simone Weil, de lancer l’alerte sur le danger de destruction qui guette « l’esprit français » sous la coupe du nazisme et de la révolution nationale pétainiste.

Aragon n’est pas d’accord avec ses amis. Il l’a sans doute exprimé sans détour dans la chambre de Bousquet lors de discussions que l’on imagine animées. Il l’écrit dans La leçon de Ribérac où il reproche à Joë Bousquet de vouloir donner « le monopole au génie d’Oc d’un esprit qui naquit, certes, en Provence, mais ne grandit qu’autant qu’il devint celui de la France entière ».

Pour Aragon, l’heure n’est pas à la division, voire la dispersion des forces capables d’opposer une résistance à l’envahisseur. Entre zone occupée et zone libre, la France est encore pour un temps coupée en deux. « L’heure me paraît mal choisie, insiste Aragon, pour une dissociation qui confirme une frontière intérieure toute artificielle ». La France est une et indivisible. Et c’est cette France-là qu’il faut rétablir dans sa souveraineté. La poésie de résistance sera une poésie française et c’est pourquoi s’impose à Aragon l’emploi de la rime et du vers régulier qui constituent le socle de l’art poétique national. Seul « le patriotisme des mots » permettra de sauver « le sens français ».

Dans la fusion entre le lyrisme tel qu’Arnaut Daniel l’a codifié dans son « trobar clus » et l’épopée telle que Chrétien de Troyes la magnifie avec Perceval, La leçon de Ribérac célèbre l’essence de la poésie française, ce lyrisme épique qu’Aragon s’emploiera à faire triompher dans les poèmes des Yeux d’Elsa où amour et résistance forment le front commun en opposition à l’ennemi à abattre.

Pour Aragon, cela ne fait aucun doute : ce dont la France bafouée en 1940 a besoin, c’est d’un grand poème épique, une épopée que le lyrisme de l’expression se chargerait de mettre à la portée de tous. La France blessée de 1940 a besoin d’un chant national ? Aragon va le lui donner...


[1La « quarantaine en l’an 40 » est aussi le titre d’une conférence donnée par Olivier Barbarant à la mairie de Paris le 1er février de cette année. Olivier Barbarant est l’éditeur des Œuvres poétiques complètes d’Aragon dans la Bibliothèque de la Pléiade.

[2Pierre Seghers, La Résistance et ses poètes, éditions Pierre Seghers.

[3Pierre Daix, Aragon, une vie à changer, éditions du Seuil.

[4Lire à ce sujet ses notices pour l’édition des Œuvres poétiques complètes d’Aragon dans la Bibliothèque de la Pléiade. Et, aussi, son essai Louis Aragon, la mémoire et l’excès aux éditions Champ Vallon.

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