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Aragon et l’Homme réconcilié

mardi 29 mai 2018, par Serge Bonnery

Le poème Santa Espina, qui est aussi le nom d’une sardane célèbre considérée en Catalogne comme un hymne, forme la deuxième partie des Deux poèmes d’outre-tombe publiés en 1941 dans le recueil Le Crève-Cœur.

Santa Espina

Je me souviens d’un air qu’on ne pouvait entendre
Sans que le cœur battît et le sang fût en feu
Sans que le feu reprît comme un cœur sous la cendre
Et l’on savait enfin pourquoi le ciel est bleu

Je me souviens d’un air pareil à l’air du large
D’un air pareil au cri des oiseaux migrateurs
Un air dont le sanglot semble porter en marge
La revanche de sel des mers sur leurs dompteurs

Je me souviens d’un air que l’on sifflait dans l’ombre
Dans les temps sans soleils ni chevaliers errants
Quand l’enfance pleurait et dans les catacombes
Rêvait un peuple pur à la mort des tyrans

Il portait dans son nom les épines sacrées
Qui font au front d’un dieu ses larmes de couleur
Et le chant dans la chair comme une barque ancrée
Ravivait sa blessure et rouvrait sa douleur

Personne n’eut osé lui donner des paroles
A cet air fredonnant tous les mots interdits
Univers ravagé d’anciennes véroles
Il était ton espoir et tes quatre jeudis

Je cherche vainement ses phrases déchirantes
Mais la terre n’a plus que des peurs d’opéra
Il manque au souvenir de ses eaux murmurantes
L’appel de source en source au soir des ténoras

O Sainte Epine ô Sainte Epine recommence
On t’écoutait debout jadis t’en souviens-tu
Qui saurait aujourd’hui rénover ta romance
Rendre la voix aux bois chanteurs qui se sont tus

Je veux croire qu’il est encore des musiques
Au cœur mystérieux du pays que voilà
Les muets parleront et les paralytiques
Marcheront un beau jour au son de la cobla

Et l’on verra tomber du front du Fils de l’Homme
La couronne de sang symbole du malheur
Et l’Homme chantera tout haut cette fois comme
Si la vie était belle et l’aubépine en fleur

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La Santa Espina par le sculpteur Claude Canal (photo Jaume Saïs)

Un air qui fait battre les cœurs et met le feu au sang, un air de passion donc, qui porte en lui la revanche sur les dompteurs, que l’on siffle dans l’ombre tandis que, tapi dans les catacombes, le peuple rêve à la mort des tyrans, un air qui fredonne des mots interdits et ravive la douleur afin qu’elle ne se perde pas dans l’oubli qui est l’autre nom de la soumission, un air qu’on écoute debout et qui rend leur voix à ceux qu’on a bâillonnés, un chant à faire parler les muets et marcher les paralytiques, autant dire à relever les morts, un chant que chantera tout haut l’Homme réconcilié… On saisit dans ce poème toute la portée de la poésie de contrebande, ou comment dissimuler un message dans un texte anodin en apparence mais qui, évidemment, est tout sauf anodin.

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