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Aragon ou le chant réinventé

jeudi 24 mai 2018, par Serge Bonnery

A Carcassonne, au cœur de ce pays marqué depuis le moyen-âge par l’art des Troubadours qui s’adonnaient à des joutes poétiques dans la cour d’honneur du château de Puivert, apparaît à Aragon comme une évidence que le temps est venu de réinventer le chant. Retrouver le chant intérieur qui puise ses origines dans la lyrique occitane du XIIIe siècle et le conjuguer à l’épopée portée à son plus haut degré de perfection par le poète de langue d’oïl Chrétien de Troyes. Aragon fera de son héros, le chevalier Perceval qui incarne l’alliance du courage au combat et de l’idéal de justice, une icône de la Résistance.

En 1940, Aragon a trouvé sa voix. Sa poésie sera le produit de la rencontre de l’épique et du lyrique, les deux piliers de la poésie française, où la circonstance historique qui appelle au combat, croise – car c’est bien d’une croisade qu’il s’agit – la trajectoire de l’amour. L’une – la circonstance historique / épopée – et l’autre – l’amour qui se voulait courtois / le lyrisme – tissant ensemble la matière poétique que le temps exige.

Ce dont la France bafouée en 1940 a besoin, c’est d’un grand poème épique, une épopée que le lyrisme de l’expression se chargerait de mettre à la portée de tous. La France blessée de 1940 a besoin d’un chant national ? Aragon va le lui donner.

Le poème Pour un chant national recueilli dans Les Yeux d’Elsa est une adresse à un jeune poète, avocat de profession. Né en 1915, Alain Borne était dans les années quarante très lié à Pierre Seghers qui, en 1941, venait de publier son recueil Neige et 20 poèmes auquel il est fait allusion dans le texte. Aragon y associe le lyrisme d’Alain Borne à un autre troubadour, Bertrand de Born.

Pour un chant national

Alain vous que tient en haleine
Neige qu’on voit en plein mois d’août
Neige qui naît je ne sais d’où
Comme aux moutons frise la laine
Et le jet d’eau sur la baleine

Vous me faites penser à ce poète qui s’appelait Bertrand de Born presque comme vous

Alain Borne un pays sans borne
Ressemble à votre poésie
Où des demoiselles choisies
Comme au beau temps de l’unicorne
Attendent un Bertrand de Born

Qui leur chante les raisons de vivre et d’aimer les raisons d’aimer et d’en mourir songez-y

Bertrand mieux que Shéhérazade
Savait faire passer le temps
Qui va la jeunesse insultant
Faut-il que le cœur me brise A
D’autres partir pour la croisade

Quand mon amie aux cheveux d’or est en France et non pas à Tyr et que vive en paix le Sultan

Dans les boucles de mon automne
Si j’ai perdu mon bel été
Qu’importe Les eaux du Léthé
Ont le goût que l’amour leur donne
Et les baisers toujours m’étonnent

Comme les images d’or qui se formant dans la bouche y périssent avant d’avoir été

Mais pourtant lorsque vint la grêle
On entendit chanter Bertrand
Le péril était différent
Ou si c’étaient des sauterelles
France n’est pas une marelle

Où pousser du ciel à l’enfer mon peuple et mon cœur comme des cailloux faits à d’autres torrents

Les raisons d’aimer et de vivre
Varient comme font les saisons
Les mots bleus dont nous nous grisons
Cessent un jour de nous rendre ivres
La flûte se perd dans les cuivres

Ah sourdra-t-il de la bataille une mélodie à la taille immense de nos horizons

Le malheur m’a pris à la Flandre
Et m’étreint jusqu’au Roussillon
A travers le feu nous crions
Notre chanson de salamandre
Mais qui saura ce cri reprendre

Donner voix aux morts aux vivants et plonger ses doigts dans la cendre y débâillonner les grillons


Il faut une langue à la terre
Des lèvres aux murs aux pavés
Parlez parlez vous qui savez
Spécialistes du mystère
Le sang refuse de se taire

Que le long chapelet de France égrène enfin ses terribles paters ses terribles avé

Dans les flots les bêtes marines
Les loups dans le cœur des taillis
Ont au prélude tressailli
O chanteurs enflez vos narines
D’une musique alexandrine

Pas un brin d’herbe un souffle à perdre une minute il faut donner l’ut de poitrine à ton pays

Alain vous que tient en haleine
Neige qu’on voit en plein mois d’août
Neige qui naît je ne sais d’où
Comme aux moutons frise la laine
Et le jet d’eau sur la baleine

Vous me faites penser à ce poète qui s’appelait Bertrand de Born presque comme vous
Presque comme vous


Sources : Olivier Barbarant, notices et notes de l’édition des Œuvres poétiques complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade. D’Olivier Barbarant toujours : Aragon, la mémoire et l’excès aux éditions Champ Vallon.

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