Les cahiers de Serge Bonnery

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Un « enfant gêneur »

jeudi 17 mai 2018, par Serge Bonnery

Mercredi 9 mai. Après En finir avec Eddy Bellegueule et Une histoire de la violence, Edouard Louis poursuit son chemin d’écriture avec Qui a tué mon père, toujours aux éditions du Seuil. Libération des Samedi 5 et Dimanche 6 mai publie son interview par Claire Devarrieux.

Extrait numéro un : « Je pense que les grands livres, en tout cas les livres que j’admire, se sont constitués contre la littérature, et c’est pour ça qu’ils peuvent ensuite être perçus comme des œuvres littéraires. Je trouve qu’il y a quelque chose de malsain à trop aimer la littérature. Quand j’ai commencé à écrire, c’était dans un geste de colère contre le champ littéraire. Je découvrais les livres, je lisais, et je me rendais compte que la pauvreté ou la violence que j’avais connues dans mon enfance n’apparaissaient nulle part. Que quelqu’un comme mon père ou ma mère n’apparaissaient jamais dans les livres. C’est pour ça aussi que j’ai écrit, pour me venger de la littérature. La bourgeoisie parle toujours de la littérature comme de quelque chose qui sauve, qui ouvre les esprits, mais dans la plupart des cas, la littérature, c’est une manière d’exclure et d’humilier les dominés. Il faudrait à la limite toujours se poser la question : qu’est-ce que la littérature exclut pour se constituer comme littérature ? Quelles réalités ? Quelles vies ? (…) Quand Zora Neale Hurston ou James Baldwin ont décrit la vie des Noirs américains, ou que Gide a écrit sur l’homosexualité, c’était chaque fois des manières d’inclure de force dans le champ littéraire ce qui avait été mis au dehors ».

Lisant cela, je pense à Rimbaud. Comment, après leur avoir dit son admiration – relire la lettre à Banville de juin 1870 - il a compris que sa conception de la littérature se heurterait (trop ?) vite à la poésie de salon des Parnassiens, qu’une autre vérité que l’esthétisme dans lequel ils se paraient se jouait derrière les mots. Que la littérature était affaire de politique. « J’ai dix-huit ans. J’aimerai toujours les vers de Banville », répète-t-il au « Maître » le 15 août 1871. L’inverse n’aura pas lieu. Rimbaud rejeté. Pour ses vers, pour ses positions subversives et pour son homosexualité affichée avec Verlaine. Rimbaud : pour tout cela, un exclu de la littérature.

Extrait numéro deux : « Ce qui me pousse dans l’écriture, c’est plutôt la honte. (…) Ma vie d’écrivain est une vie de honte. Tous les jours je me lève, je me mets devant mon bureau et je pense : plutôt qu’écrire, je pourrais aller manifester, aider les migrants que l’Etat machiniste persécute ou être bénévole dans une association contre l’homophobie. Je pourrais faire des choses qui ont un effet immédiat. Vous imaginez, pouvoir faire quelque chose qui à la fin de la journée aura un effet sur la vie d’une personne, sur son corps ? C’est une idée magnifique. Quand vous écrivez, à la fin de la journée vous n’avez rien changé au monde. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas écrire, parce qu’à la longue les livres changent le monde, mais ça veut dire qu’il faut apprendre à se confronter à cette honte, pour faire de la littérature autrement. (…) Ce qui me terrifie, ce sont les gens qui écrivent sans honte. Il y a les migrants qui meurent dans la Méditerranée, des gays qui se font massacrer en Tchétchénie, des transgenres qui se font agresser dans la rue et pour qui la France ne fait rien, il y a des Noirs tués par les forces de l’ordre comme Adama Traoré, et pendant ce temps il y a des gens qui continuent à écrire sur les petits problèmes de leur vie bourgeoise, leur ennui, leur petit divorce, leurs petites aventures de la bourgeoisie blanche, et ils arrivent à le faire sans honte. Je ne comprendrai jamais ça ».

Rimbaud encore et son poème intitulé Honte :

Tant que la lame n’aura pas
Coupé cette cervelle,
Ce paquet blanc vert et gras
A vapeur jamais nouvelle,

(Ah ! Lui, devrait couper son
Nez, sa lèvre, ses oreilles,
Son ventre ! et faire abandon
De ses jambes ! ô merveille !

Mais, non, vrai, je crois que tant
Que pour sa tête la lame
Que les cailloux pour son flanc
Que pour ses boyaux la flamme

N’auront pas agi, l’enfant
Gêneur, la si sotte bête,
Ne doit cesser un instant
De ruser et d’être traître

Comme un chat des Monts-Rocheux ;
D’empuantir toutes sphères !
Qu’à sa mort pourtant, ô mon Dieu !
S’élève quelque prière !

Je crois que Rimbaud parle de lui dans ce poème et qu’il y donne sa vision de la littérature qui le classe parmi les exclus. D’abord, il dit que la poésie est affaire de tripes. Cervelle, nez, lèvres, oreilles : la poésie est organique. Ventre, jambes, pour les boyaux la flamme (de l’enfer ?) : on pense ici au sort réservé aux sorcières dans le moyen-âge qui avait fait profession de pourchasser l’infidèle.

Rimbaud se décrit « enfant gêneur » : ce fut le cas dans les dîners des vilains bonshommes ; « sotte bête » : souvenons-nous de ses ancêtres « Gaulois écorcheurs de bêtes » dont il parle dans Mauvais sang ; sa position d’exclu l’obligera bientôt à « ruser », lui, le « traître » à la littérature parnassienne qui lui avait tendu les bras.

Le poète selon Rimbaud se doit « d’empuantir toutes sphères ». Salir.

La poésie ? Un défi à l’esprit bourgeois. Aux conventions e toutes sortes. A ceux qui ont assassiné les Communards. A cette littérature qui, pour se constituer comme telle, exclut.

Chaque chose a son prix. Vaut la chair qu’elle oppose au bûcher.

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Messages

  • Pas tout à fait d’accord avec cet Edouard Louis dont je n’ai pas lu les livres. Cette histoire de « honte » que certains devraient avoir me gêne beaucoup. On en parle ?
    Quant à Rimbaud, bien sûr... mais lui il n’a eu honte de rien je pense.

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