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Aragon dans "juin poignardé"

mercredi 16 mai 2018, par Serge Bonnery

En septembre 1939, Louis Aragon est incorporé comme médecin auxiliaire au Premier bataillon du 220e régiment régional de travailleurs qui cantonne à Crouy-sur-Ourcq, en Seine-et-Marne. Il ne sait pas encore qu’il va vivre de l’intérieur une déroute militaire dont les conséquences politiques plongeront la France dans l’une des périodes les plus noires de son histoire.

Aragon a composé son poème Le Lilas et les Roses "à Javerlhac (Dordogne) en juillet 1940" - note-t-il dans sa bibliographie - après la débâcle qui avait vu son régiment parti de Belgique échouer dans une petite ville du département de la Dordogne, Ribérac, où était né quelques siècles plus tôt le troubadour Arnaut Daniel.

En septembre, Aragon et Elsa sont à Carcassonne auprès de leur ami poète Joë Bousquet (ils s’étaient connus pendant leur période surréaliste). Aragon lit son texte à Pierre Seghers venu lui rendre visite, en présence de Jean Paulhan lui aussi réfugié chez Bousquet.

Le Lilas et les Roses paraît pour la première fois dans Le Figaro du 21 septembre 1940, selon une transcription dictée par Paulhan qui avait tant bien que mal mémorisé le poème. Cette publication comportant des approximations, Aragon renvoya le texte dans sa version correcte au Figaro qui le publia à nouveau le 28 septembre de la même année.

Le poème sera ensuite recueilli dans Le Crève-Cœur publié chez Gallimard en avril 1941. Ce recueil marque le retour d’Aragon à la rime et au vers compté, un choix "patriotique" dont il fera un symbole majeur de la résistance des lettres en le théorisant dans deux textes datant de la même période : La rime en 1940 (publié en annexe du Crève-Cœur) et La leçon de Ribérac (publié en annexe des Yeux d’Elsa).

On entend ici résonner l’écho des chants populaires dont Aragon pense qu’ils ont contribué au renouvellement de la rime affranchie des règles strictes de la prosodie classique, ainsi qu’il l’explique dans La rime en 1940, montrant que ce procédé n’empêche pas le poète d’inventer du nouveau. Aragon défend une poésie pour tous. Partisan, à cette époque, de faire paraître des textes dans toutes les publications y compris celles contrôlées par Vichy, Aragon pratique ce qu’il nommera l’écriture de contrebande qui dissimule un discours subversif et résistant afin de le soustraire à la censure de l’occupant et de ses collaborateurs.

Les lilas et les Roses annonce cette veine poétique nouvelle. Dans ce poème, Aragon fait récit des heures sombres de la défaite et de la débâcle qui a suivi, enterrant les espoirs et les amours perdus dont les lilas est les roses sont les représentations symboliques.

Le lilas et les roses

Ô mois des floraisons, mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n’oublierai jamais les lilas et les roses
Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés

Je n’oublierai jamais l’illusion tragique
Le cortège les cris la foule et le soleil
Les chars chargés d’amour les dons de la Belgique
L’air qui tremble et la route à ce bourdon d’abeilles
Le triomphe imprudent qui prime la querelle
Le sang que préfigure en carmin le baiser
Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles
Entourés de lilas par un peuple grisé

Je n’oublierai jamais les jardins de la France
Semblables aux missels des siècles disparus
Ni le trouble des soirs l’énigme du silence
Les roses tout le long du chemin parcouru
Le démenti des fleurs au vent de la panique
Aux soldats qui passaient sur l’aile de la peur
Aux vélos délirants aux canons ironiques
Au pitoyable accoutrement des faux campeurs

Mais je ne sais pourquoi ce tourbillon d’images
Me ramène toujours au même point d’arrêt
A Sainte-Marthe Un général De noirs ramages
Une villa normande au bord de la forêt
Tout se tait L’ennemi dans l’ombre se repose
On nous a dit ce soir que Paris s’est rendu
Je n’oublierai jamais les lilas et les roses
Et ni les deux amours que nous avons perdus

Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres
Douceur de l’ombre dont la mort farde les joues
Et vous bouquets de la retraite roses tendres
Couleur de l’incendie au loin roses d’Anjou


Sources : Olivier Barbarant, notice et notes du Crève-Cœur, édition Bibliothèque de La Pléiade.
Pierre Seghers, La Résistance et ses poètes, éditions Seghers.
Pierre Daix, Aragon, une vie à changer, éditions du Seuil.

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