Les cahiers de Serge Bonnery

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« Avancer dans l’inconnu »

mercredi 9 mai 2018, par Serge Bonnery

Lundi 7 mai. Jean-Claude Milner est linguiste et philosophe. L’an dernier, il a publié Relire la Révolution aux éditions Verdier, un ouvrage dans lequel il interroge le vocable lui-même, en commençant par la Révolution française dont il fait le modèle absolu de celles à venir, et en poursuivant son enquête par la révolution d’Octobre et la révolution culturelle chinoise.
Le magazine En attendant Nadeau met en ligne un entretien avec Jean-Claude Milner dont voici un extrait : « Saint-Just retrouve une position que l’on rencontre déjà chez Descartes. Selon ce dernier, le souverain est seul à occuper la position qu’il occupe, et il est donc seul à voir ce qu’il voit. Ceux qui ne sont pas souverains ne peuvent pas comprendre ses décisions. En termes révolutionnaires : les révolutionnaires sont seuls à voir ce qu’ils voient, ceux qui ne participent pas à la Révolution ne voient pas. Et ceux qui jugent que la Révolution est terminée sont ceux qui ne la font pas. Ceux qui la font ne peuvent pas affirmer avec certitude que la Révolution a trouvé son terme. Je m’accorde avec Descartes pour reconnaître que toute action politique contient sa part d’inconnu. Dès qu’on veut faire de la politique – en un sens véritable – il faut accepter ce principe : avancer dans l’inconnu ».

Pendant l’Occupation, Marguerite Duras a été résistante dans le réseau créé par François Mitterrand, alias Morland, qu’elle a ensuite soutenu pendant la campagne présidentielle de 1981. A cette époque, elle déclarait ceci : « A gauche, on sait les choses. On sait l’inégalité vertigineuse entre les gens qui peuplent la terre. On la connaît. On sait que ceux qui sont pourvus possèdent à eux seuls le bien de milliers d’autres gens. On sait ceux qui souffrent de la misère et de la faim. Elle existe toujours la gauche. (…) Elle tourne essentiellement autour de ce savoir. Il nous reste la conscience permanente de l’inadmissible ».
D’où venons-nous. Où allons-nous… Si cette conscience résiste encore, au prix d’un combat quotidien, comme qui souffle sans relâche sur les braises afin que le feu ne s’éteigne, alors tout n’est pas perdu.

Jean-Luc Steinmetz, poète, critique, biographe et éditeur de Rimbaud, écrit dans le hors-série que l’Humanité consacre à Mai 68 : « J’aime à penser que tout cela est irrécupérable (si précieux, à ce titre) mais qu’il a formé des poètes en état de lucidité (jusqu’à détruire la prétendue « belle poésie ») donc en état de révolte (d’émotion) permanente devant ce qu’il faut bien appeler l’état du monde qui, de tout instant, appelle une justice ».
Conscience permanente chez Duras, révolte permanente chez Steinmetz : ici, c’est la permanence qui importe. Nous cherchons d’autant plus à nous inscrire dans ce qui dure que nous ne durons pas. Sans horizon révolutionnaire, toute société menace de sombrer dans la dictature.

En 1969, Jean-Luc Steinmetz créait avec Christian Prigent la revue TXT dans la proximité du groupe Tel Quel. Le numéro 1 daté de l’hiver 1969 s’ouvrait sur un texte manifeste dans lequel on peut lire ceci : « Il n’est pas question pour nous de former un lieu de réconciliation au demeurant inimaginable dans l’espace géométrique de la littérature contemporaine. De même, nous bannissons l’entreprise pédagogique qui consisterait à démontrer l’insuffisance ou la fausseté des quelques concepts ahuris qui règlent encore la majeure partie de la LITTERATURE REGNANTE. Nous n’offrirons donc pas de beaux textes, mais des écrits où sera bien mise en acte une certaine forme de la vie quotidienne : la parole, lorsqu’elle s’incruste à la résistance de la page ».
La poésie : une mise en acte / une résistance / une avancée dans l’inconnu.


A lire aussi dans L’Epervier Incassable : la série des textes consacrés au livre de Jean-Claude Milner, Relire la Révolution.

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