Les cahiers de Serge Bonnery

Accueil > Journalier/s > Archives > Lanceurs d’alerte

Lanceurs d’alerte

lundi 7 mai 2018, par Serge Bonnery

Lundi 7 mai 2018. Michaël Fœssel est philosophe. Il enseigne sa discipline à l’Ecole polytechnique où il a succédé à Alain Finkielkraut. Il a écrit plusieurs ouvrages sur Kant qui est au centre de sa recherche philosophique. Michaël Fœssel réfléchit aussi au sens de l’expérience démocratique. Il pense que « la dérégulation économique sans frein » des Etats les entraîne vers « un devenir autoritaire ». Constat qui se vérifie aujourd’hui. Invité de l’émission Matière à penser sur France Culture, lundi 30 avril, Michaël Fœssel a notamment déclaré : « La lumière blanche du capitalisme, celle des néons, des centres commerciaux, qui n’appartient ni au jour ni à la nuit, est pour moi la trahison du projet des Lumières ». Il a aussi posé cette question : « Qu’est devenue l’articulation entre la raison et le sensible ? ». En 2015, Michaël Fœssel a publié Le temps de la consolation aux éditions du Seuil. L’an dernier, il a fait paraître La nuit. Vivre sans témoin aux éditions Autrement. Lorsque l’état d’urgence a été gravé dans le marbre de la loi, il a alerté sur le glissement de la société française vers un état libéral autoritaire. Philosophe et lanceur d’alerte.

Guillaume Mazeau est maître de conférences en histoire moderne à l’université de Paris-I et membre du Centre d’histoire du XIXe siècle. Dans les pages Débats & Controverses de l’Humanité du 25 avril, il signe une contribution intitulée L’histoire à l’épreuve du présent dans laquelle il invite à une relecture de la Révolution française.

JPEG - 6.8 ko
Maximilien Robespierre

En voici quelques fragments : « C’est une des marques du présent : les situations révolutionnaires sont vues comme les causes d’un déclin de civilisation (…) La Déclaration des droits de l’homme est-elle autre chose qu’un trésor démonétisé par le réalisme ? Comment sont aujourd’hui vues l’action du peuple souverain, la radicalité politique ou la résistance à l’oppression sans lesquelles 1789 n’aurait jamais pu advenir, sinon comme des dangers pour l’ordre républicain ? » Plus loin : « Le passé insiste encore. Régulièrement brandi pour dénoncer l’échec de toute révolution, le mythe de la Terreur dirigée par Robespierre continue de faire oublier l’existence d’une guerre civile qui n’a longtemps pas dit son nom ». Guillaume Mazeau pense que le temps est venu de « nous libérer des fétiches du passé » pour renouveler la connaissance de la Révolution. C’est ce qu’il se propose de faire dans son ouvrage La Révolution française. Une histoire au présent à paraître en 2019 chez Fayard. Prenons date. « L’histoire que j’essaie de pratiquer est une éthique de présence au monde et une mise à l’épreuve du présent. Elle est donc nécessairement politique ».

Alexandre Langlois est secrétaire général du syndicat Vigi-CGT police. Au lendemain des violences qui ont éclaté en amont de la manifestation du 1er mai à Paris, il a déclaré dans l’Humanité du jeudi 3 mai : « Selon nos collègues CRS, les ordres de la préfecture de police étaient : s’il y a de la casse, on laisse casser ». Je ne sache pas qu’il ait été à ce jour démenti.

Avant de finalement renoncer devant le tollé soulevé par son projet, Gallimard avait lancé une édition des pamphlets antisémites de Céline. Il s’en est fallu de peu. En 2015, la collection Bouquins de Robert Laffont avait fait paraître avec un certain succès Les Décombres de Lucien Rebatet. Et voici que la même collection Bouquins remet ça avec, cette fois, un volume consacré aux œuvres de Charles Maurras paru sous le titre L’avenir de l’intelligence (qui est la reprise du titre de l’un des ouvrages de l’auteur ici rassemblé). Petit rappel pour les distraits : Charles Maurras, né en 1868, mort en 1952, maître à penser de la droite antidreyfusarde et antirépublicaine, théoricien du nationalisme intégral, directeur du journal L’Action française… Un pedigree. Heureusement, Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, grand spécialiste s’il en est de la littérature française des XIXe et XXe siècles, lance l’alerte dans Le Monde des Livres du vendredi 20 avril. Attention ! Cette édition n’est pas fiable. Pire : elle est orientée. « La collection Bouquins donne d’habitude non pas les œuvres complètes, mais des œuvres retenues sans coupures. Cette fois, les extraits auraient dû a fortiori être proscrits afin de nous laisser juger sur pièce. Or nous n’avons le plus souvent droit qu’à des morceaux choisis, sans savoir les principes qui ont présidé au condensé », regrette Antoine Compagnon. Pour lui, « ce Bouquins colle d’un peu trop près aux thèses de l’Action française ». S’il n’en fait pas l’éloge, le volume s’abstient de tout regard critique : « L’annotation se trouve en phase avec (Maurras) ».

JPEG - 14 ko
Alfred Dreyfus

Sur l’antisémitisme, la critique d’Antoine Compagnon se fait plus pressante encore. « Reste l’antisémitisme de Maurras qui (...) ne mérite pas que l’on y fasse la part des choses. Et, pourtant, voici l’incipit du pire article parmi la vingtaine de L’Action française qui sont ici rassemblés, Menaces juives, daté du 2 février 1944 : « Le rôle joué par la Juiverie internationale des deux mondes entre Moscou, Londres et New York doit être observé de plus près que jamais ». La phrase fait l’objet de cette note (dans le volume) : « Allusion à la forte proportion de juifs dans les élites américaines et soviétiques ; elle était sans doute moindre en Grande-Bretagne ». Quand, s’inquiète Antoine Compagnon, une proportion devient-elle forte ? Comment cela se mesure-t-il ? Et convient-il de chicaner sur des taux ? ». L’absence de regard critique sur ces écrits nauséabonds en dit long sur l’état d’esprit d’une certaine édition française. Au moment où, sur les cendres du bimensuel L’Action française 2000 qui a cessé de paraître depuis peu, un nouvel éditeur arrive sur le marché du livre avec deux titres : Maurras et la pensée d’Action française par Maurice Torelli qui se lit comme « un petit catéchisme maurrassien à l’usage des jeunes militants », alerte à son tour Le Monde des Livres, et L’âge d’or du maurrassisme de Jacques Paugam dont la première édition - datée - remonte à 1971 chez Denoël.
Et vogue la galère…

< >

Forum

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.