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L’art du puisatier

vendredi 9 mars 2018, par Serge Bonnery

D’Aden, le 2 novembre 1880, Rimbaud écrit aux siens. Il les appelle " chers amis ", comme souvent dans sa correspondance africaine. Il leur explique qu’il ne va pas demeurer très longtemps dans cette ville. Rimbaud est toujours en mouvement. La maison qui l’emploie - Viannay, Bardey et Cie - va ouvrir " une agence dans le Harar ". Pour trouver l’endroit sur une carte, Rimbaud dit qu’il faut regarder " au sud-est de l’Abyssinie ". On imagine " les siens ", Vitalie (sa mère), Isabelle (sa sœur) et Frédéric (son frère) - Vitalie (son autre sœur) est morte le 8 décembre 1875 - déployant une mappemonde sur la table de la cuisine recouverte d’une broderie et pointer du doigt Harar, un " pays très sain et frais grâce à sa hauteur ", indique Rimbaud qui s’est renseigné.

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Rimbaud : autoportrait à Harar.

Le 2 novembre 1880 à Aden, Rimbaud prépare son départ pour Harar qui n’aura pas lieu avant " un mois ou six semaines ". En attendant, il cherche à se procurer des ouvrages ayant trait au génie civil avec une attention particulière pour les techniques de forages. " Il existe un Traité des Puits artésiens par F. Garnier ". C’est un livre dont une deuxième édition augmentée est parue en 1826 chez Bachelier (successeur de Mme Veuve Courcier), libraire pour les Sciences à Paris, 55 quai des Augustins. " Je vous serais très réellement obligé de me trouver ce traité, même s’il n’a pas été édité chez vous... ", écrit-il. Pas directement à sa famille mais à un certain M. Lacroix, " éditeur rue des Saints-Pères à Paris ", dans une lettre qu’il joint à l’envoi adressé aux siens. Dans cette lettre dans la lettre, il insiste auprès du libraire. C’est un traité " que l’on m’a demandé ". Il faut donner le titre de cet ouvrage savant dans sa totalité : " Traité sur les puits artésiens ou sur les différentes espèces de terrains dans lesquels on doit rechercher les eaux souterraines ".

Creuser (la terre). Percer (le mystère). En poésie, fouiller les eaux souterraines du verbe.

Cette " note " (Rimbaud emploie le mot " note ") à l’éditeur parisien qu’il glisse dans la lettre aux siens en leur donnant mission de la recopier et de l’adresser à son destinataire, porte en en-tête la mention : Roche, le… sans date. Rimbaud laisse à sa famille le soin de la dater du jour où elle sera postée. Mais pourquoi Roche, où il n’est pas ? Pourquoi pas Aden, où il est ? Il y a une raison à cela. Ce n’est pas le Rimbaud d’Aden en personne qui commande. Pas plus qu’il ne paie directement le vendeur. L’argent transitera par la famille. Plus exactement, Rimbaud demandera à " la maison de Lyon ", qui est la maison mère de la Compagnie Viannay et Bardey, d’envoyer une somme de 100 francs aux siens, lesquels paieront les livres. Il se chargera, de son côté, de rembourser directement " la maison " dès qu’il sera en possession du " reçu " attestant que la somme a bien été versée.

Il y a une autre bizarrerie dans cette histoire de lettre un peu compliquée. Rimbaud exige de M. Lacroix une réponse " dans le plus bref délai ", les ouvrages commandés " devant être expédiés à une personne qui doit partir de France dans quatre jours ". Qui ? Personne ! puisque dans le même temps, Rimbaud ordonne à sa famille de lui expédier le paquet.
Rimbaud est pressé. Il veut comme toujours que tout aille vite. Donc, pour faire accélérer les choses, il ment. Personne en partance de France n’attend les livres demandés. Un libraire parisien reçoit commande d’une douzaine d’ouvrages qu’il doit adresser à un certain Rimbaud domicilié dans un hameau des Ardennes. Point. Saura-t-il jamais qu’il s’agit d’Arthur Rimbaud, le poète maintenant explorateur en Abyssinie ?

La géographie rimbaldienne est complexe. Elle est un tissu dont tous les fils sont reliés entre eux. Au gré de ses déplacements, l’araignée tisse sa toile. Entre le poète et l’explorateur, il n’y a pas de rupture. Que l’on soit à Aden, Londres, Harar, Roche, Bruxelles ou Charleville, c’est le même fil que l’on tire. La même vie que l’on suit dans ses méandres. Comme un fleuve.

Creuser (la terre). Forer. Trouer le désert. Percer (le mystère). Ce que Rimbaud cherche, le sait-il lui-même ? Quand on cherche l’inconnu, on ne sait pas ce qu’on cherche. Ce n’est pas qu’une affaire de mots. C’est aussi une histoire de pelletées de terre que l’on retourne. " La main à plume vaut la main à charrue ".

La lettre du 2 novembre 1880 comprend deux listes de livres. La première, donc, à M. Lacroix par l’intermédiaire des " siens " (l’histoire de la lettre dans la lettre). La voici : Traité de métallurgie ; Hydraulique urbaine et agricole ; Commandant de navire à vapeur ; Architecture navale ; Poudres et salpêtres ; Minéralogie ; Maçonnerie ; Livre de poche du charpentier. Hors liste, il ajoute Instruction sur l’établissement des scieries. Il se renseigne en outre - parce qu’on le lui a demandé - sur les prix d’un ouvrage ayant trait aux Constructions métalliques et d’un autre (" complet ") sur " toutes les Matières textiles " qui devra - celui-là seulement - être expédié. Laissons à M. Lacroix le soin de faire le tri dans cette commande quelque peu confuse.
La deuxième liste concerne la librairie Roret, sise à Paris, rue de Hautefeuille, et célèbre pour sa collection de manuels au format de poche vendus à un prix tout à fait accessible pour l’époque. La famille devra s’adresser directement au libraire (pas de deuxième lettre dans la lettre cette fois). Voici la liste : Manuel du charron ; Manuel du tanneur (il insiste : " j’ai surtout besoin du Tanneur ") ; Le parfait serrurier ; Exploitation des mines ; Manuel du verrier, du briquetier, du faïencier, potier etc…, du fondeur en tous métaux, du fabricant de bougies.
Ce n’est pas tout. A un certain M. Arbey, constructeur, cours de Vincennes à Paris, la famille doit demander l’Album des scieries agricoles et forestières. A M. Pilter, quai Jemmapes, le catalogue illustré des machines agricoles.
Un peu plus loin : " Demandez le Catalogue complet de la Librairie de l’Ecole centrale, à Paris ". Et, enfin : " Ajoutez au paquet le Manuel de télégraphie, le petit menuisier et le peintre en bâtiments ".

Ceci encore (à la librairie Roret) : un guide de l’armurier. Il y a une explication à cette requête, que Rimbaud donne lui-même. Dans son voyage jusqu’à Harar, il va transporter " une forte somme d’argent ". Or le pays n’est pas sûr. " Il va sans dire qu’on ne peut aller là qu’armé ". Rimbaud ne connaît rien aux armes. S’y connaîtra-t-il vraiment un jour ? Vu comment l’affaire de la vente au roi Ménélik a tourné, on peut en douter. En novembre 1880 en tout cas, un Guide lui est nécessaire pour se faire une idée. Pour savoir.

Rimbaud n’aime pas ne pas savoir. C’est pourquoi il cherche. Dans le monde comme dans les livres. Parfois confusément. Sans trop savoir ce qu’il cherche. Rimbaud creuse. Poète, il cherchait à faire ce qui n’avait jamais été fait. A voir ce qui n’avait jamais été vu. " Je travaille à me rendre voyant " (lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871). Explorateur, il cherche à approcher ce qui ne l’a jamais été. Trouver une route pour le commerce, de l’eau dans le désert, des armes pour un roi, trouver une langue qui n’a jamais encore été ni parlée ni écrite, c’est tout comme. Quand la soif de chercher vous taraude, il y a quelque raison à s’intéresser à l’art des puisatiers.

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