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Verlaine et Rimbaud arythmiques

mercredi 7 mars 2018, par Serge Bonnery

Le printemps 1872 est l’une des saisons les plus fécondes dans la vie de Rimbaud. Il en rêvait. Il l’a fait. Depuis septembre 1871, il est installé à Paris où il peut se consacrer sans entrave à l’écriture de ses poèmes. La plupart du temps, il partage ses jours et ses nuits avec Verlaine qui ne quittera définitivement le domicile conjugual que le 7 juillet suivant.

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Verlaine et Rimbaud. Détail du "Coin de table", tableau d’Henri Fantin-Latour peint en 1872 et conservé aujourd’hui dans les collections du musée d’Orsay.

A cette époque, Rimbaud est plongé corps et âme dans " la recherche d’inconnu ", telle qu’il la formule une première fois dans la " lettre du voyant " adressée à son ancien professeur Georges Izambard, le 13 mai 1871. Deux jours plus tard, il reprend cette même idée - " arriver à l’inconnu " - dans la deuxième " lettre du voyant " adressée cette fois à Paul Demeny.

Cette recherche le conduit à essayer des formes poétiques nouvelles. Parmi elles : le vers hendécasyllabique composé de onze pieds, le mal-aimé des poètes. Le Traité complet de versification française d’Alexandre Gossart, dans son édition de 1859, n’en mentionne pas l’existence : " Il y a des vers d’une, de deux, de trois, de quatre, de cinq, de six, de sept, de huit, de dix et de douze syllabes ", écrit l’auteur qui demeure inflexible dans l’ingénieuse pyramide qu’il propose ensuite pour fixer la mesure exacte de chaque vers. Cette pyramide part du vers monosyllabique en son sommet pour se terminer, à sa base, par l’hexamètre ou alexandrin, continuant d’ignorer au passage les vers de neuf et de onze pieds, ceux-là même qui auront les faveurs de Verlaine et Rimbaud !

Savoureux sont les deux vers de douze pieds terminant la pyramide de Gossart :
" Fuyez le prosaïsme ; observez la mesure,
Et vos écrits vivront autant que la nature ".

Tout est dit... poétiquement ! Alexandre Gossart avait un devancier. En 1836 déjà, dans son ouvrage savant intitulé Prosodie française ou règles de la versification française, Charles Héguin de Guerle, ci-devant professeur au collège Louis-le-Grand et latiniste distingué, terminait ainsi sa liste des vers admis en poésie : "Quant aux vers de onze et neuf syllabes, ils sont absolument exclus de notre poésie, ou du moins on ne les emploie que dans les pièces destinées à être mises en musique".

La question est ici autoritairement tranchée… et la poésie engluée du même coup dans une ornière dont Rimbaud s’acharnera à la tirer.

En 1872, les vers de neuf ou onze pieds sont encore exclus de toute orthodoxie prosodique. Belle aubaine pour qui cherche de l’inconnu ! " De la musique avant toute chose / Et pour cela préfère l’impair… ", clamera Paul Verlaine en vers de neuf syllabes dans Art Poétique, le fameux poème programmatique écrit dans sa cellule de la prison de Mons en avril 1874.

Entre 1872 et 1874, Rimbaud et Verlaine utiliseront tour à tour le vers hendécasyllabique dont ils avaient peut-être eu connaissance à la lecture d’un poème de Marceline Desborde-Valmore, Rêve intermittent d’une nuit triste.

Ainsi que le note Octave Nadal dans son analyse de la poésie verlainienne [1], l’hendécasyllabe est " le mètre le plus arythmique ". " Ne consentant pas au sol, il fait naître on ne sait quel sentiment d’insécurité. Inapte à mesurer le temps, une profonde contradiction l’habite : il ne s’équilibre que dans un faux pas continuel... " On ne saurait mieux décrire la période instable et chaotique que traversèrent les deux poètes dans leur marginalité parisienne puis leur exil londonien.

L’hendécasyllabe, c’est aussi, d’un point de vue formel, le pas décisif vers le poème en prose et le vers dit libre que seul Rimbaud franchira dans Une saison en enfer puis les Illuminations, marchant alors sur les brisées de Baudelaire et de Lautréamont dont les deux textes - Le spleen de Paris et Les Chants de Maldoror - sont publiés la même année, en 1869. " De toute évidence, poursuit Octave Nadal, nous voici avec (…) l’hendécasyllabe employé par Rimbaud et Verlaine, à l’extrême limite de la cohérence rythmique du vers ", cohérence dont les deux amis cherchaient à précipiter la chute afin de faire advenir une poésie nouvelle.

Voici les poèmes hendécasyllabiques écrits par Rimbaud et Verlaine entre 1872 et 1874. Verlaine a composé les siens postérieurement à ceux de Rimbaud, tandis qu’il était emprisonné en Belgique après l’affaire des coups de revolver du 10 juillet 1873. On est en droit d’imaginer que Verlaine a utilisé ce mètre aryhtmique menaçant de s’effondrer à chaque pas, en souvenir du jeune poète dont il fut éperdument amoureux.

En hommage à leurs amours enfiévrées et à leur arythmie - qui désigne aussi une maladie du cœur... -, nous faisons ici de leurs vers mêlés un ensemble, aimant croire qu’ils les conçurent ainsi dans leur esprit.

De Paul Verlaine : Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses…

Ce poème sans titre est le quatrième des Ariettes oubliées publiées dans Romances sans paroles, le recueil le plus " rimbaldien " de Verlaine.
Dans ce poème, Verlaine affirme de manière assez claire l’homosexualité qui le lie à Rimbaud. L’emploi du féminin les concernant (heureuses / pleureuses) ; les vers " De cheminer loin des femmes et des hommes / Dans le frais oubli de ce qui nous exile ! ", ou encore " soyons deux jeunes filles " ne laissent guère planer de doute sur la nature de leur relation. Même si " les chastes charmilles " introduisent une ambigüité sur laquelle jouera souvent Verlaine quand il s’agira d’évoquer sa vie avec Rimbaud.

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses :
De cette façon nous serons bien heureuses
Et si notre vie a des instances moroses,
Du moins nous serons, n’est-ce pas ? deux pleureuses.

O que nous mêlions, âmes sœurs que nous sommes,
A nos vœux confus la douceur puérile
De cheminer loin des femmes et des hommes,
Dans le frais oubli de ce qui nous exile !

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
Eprises de rien et de tout étonnées
Qui s’en vont pâlir sous les chastes charmilles
Sans même savoir qu’elles sont pardonnées.

De Rimbaud : Larme

Repris dans les Vers nouveaux, ce poème daté de mai 1872 est paru sans titre dans Une saison en enfer précédé de cette mention dans laquelle on peut lire le rôle alors assigné à l’hendécasyllabe dans la recherche de nouveaux horizons poétiques : " J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges ".
Personnellement, je ne me lasse pas de " cette jeune Oise " " dans un brouillard d’après-midi tiède et vert ". Et il m’arrive d’entendre, au soir tombé, dans cette prosodie, les échos rapprochés de quelques vers de Pierre Reverdy.

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Dans un brouillard d’après-midi tiède et vert ?

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert !
Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case
Chérie ? Quelque liqueur d’or qui fait suer.

Je faisais une louche enseigne d’auberge.
Un orage vint chasser le ciel. Au soir
L’eau des bois se perdait sur les sables vierges,
Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares ;

Pleurant, je voyais de l’or - et ne pus boire.

 De Verlaine : La tristesse, la langueur du corps humain…

Ce poème, daté de " Arras, 1875 " a été recueilli dans Sagesse. Traces d’une nuit d’amour laissant les chairs blessées et les corps tristes, souvenir d’une longue marche douloureuse aux pieds d’un marcheur peu aguerri : l’ombre de Rimbaud plane de toute évidence sur ce sonnet.

La tristesse, la langueur du corps humain
M’attendrissent, me fléchissent, m’apitoient.
Ah ! surtout quand des sommeils noirs le foudroient,
Quand les draps zèbrent la peau, foulent la main !

Et que mièvre dans la fièvre du demain,
Tiède encor du bain de sueur qui décroît,
Comme un oiseau qui grelotte sur un toit !
Et les pieds, toujours douloureux du chemin !

Et le sein, marqué d’un double coup de poing !
Et la bouche, une blessure rouge encor,
Et la chair frémissante, frêle décor !

Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point
La douleur de voir encore du fini !...
Triste corps ! Combien faible et combien puni !

De Rimbaud : La rivière de Cassis

Daté de mai 1872, ce poème repris dans les Vers Nouveaux n’utilise pas uniquement le vers hendécasyllabique. On goûte ici au génie combinatoire de Rimbaud qui utilise dans un même élan plein de fougue les vers de six, sept et onze syllabes : de quoi donner le tournis aux poètes assis !

La Rivière de Cassis roule ignorée
En de vaux étranges :
La voix de cent corbeaux l’accompagne, vraie
Et bonne voix d’anges :
Avec les grands mouvements des sapinaies
Quand plusieurs vents plongent.

Tout roule avec des mystères révoltants
De campagnes d’anciens temps :
De donjons visités, de parcs importants :
C’est en ces bords qu’on entend
Les passions mortes des chevaliers errants :
Mais que salubre est le vent !

Que le piéton regarde à ces clairevoies :
Il ira plus courageux.
Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
Chers corbeaux délicieux !
Faites fuir d’ici le paysan matois
Qui trinque d’un moignon vieux.

De Verlaine : Vers pour être calomnié

D’abord inséré dans le premier manuscrit de Sagesse, ce sonnet sera finalement publié dans Jadis et Naguère. Il est dédié à Charles Vignier, poète né à Genève en 1863, disciple de Verlaine et notamment auteur d’un recueil, Centon, publié en 1886 chez Léon Vanier.
A nouveau, dans ce poème, Verlaine évoque le souvenir amoureux de Rimbaud. On y relève encore la mention ambigüe d’une chasteté que dément le vers " Tant notre appareil est une fleur qui plie " dans lequel il est difficile de ne pas voir un sexe masculin après l’amour.
Mais là n’est pas à mes yeux l’essentiel de ce texte qui, dans son premier tercet - " Ah ! misère de t’aimer, mon frêle amour… " - dit la fragilité du sentiment qui unit Rimbaud et Verlaine envers et contre tout (et tous), dans une France où le retour à l’ordre moral, après l’écrasement de la Commune, se mâtine d’une hypocrisie exécrable dont nous subissons encore aujourd’hui les stigmates.
" Vers pour être calomnié " est, je pense, l’une des plus belles expressions de la poésie amoureuse en langue française.

Ce soir je m’étais penché sur ton sommeil.
Tout ton corps dormait chaste sur l’humble lit,
Et j’ai vu, comme un qui s’applique et qui lit,
Ah ! j’ai vu que tout est vain sous le soleil !

Qu’on vive, ô quelle délicate merveille,
Tant notre appareil est une fleur qui plie !
O pensée aboutissant à la folie !
Va, pauvre, dors ! moi, l’effroi pour toi m’éveille.

Ah ! misère de t’aimer, mon frêle amour
Qui vas respirant comme on expire un jour !
O regard fermé que la mort fera tel !

O bouche qui ris en songe sur ma bouche,
En attendant l’autre rire plus farouche !
Vite, éveille-toi. Dis, l’âme est immortelle ?

De Rimbaud : Est-elle almée…

Poème daté de juillet 1872 et recueilli dans Vers Nouveaux. Rimbaud nous plonge ici dans " la ville énormément florissante " où l’on imagine qu’affluent des populations nouvelles appelées à travailler dans les usines : là est le souffle de la vie moderne dont l’expression poétique (" il faut être absolument moderne ") doit se saisir nécessairement. On peut aussi entendre dans cette recherche du " moderne " une réponse à Baudelaire qui assignait à l’artiste le rôle de " peintre de la vie moderne ".
L’emploi du nom féminin " almée " est difficile à interpréter. Il s’agit d’un mot d’origine arabe qui, en arabe vulgaire, désigne une danseuse égyptienne. Rarement employé, il l’est toujours sous la forme substantive. Rimbaud semble toutefois introduire ici une ambivalence entre substantif et adjectif, rapprochant alors " almée " de l’arabe classique dans lequel le mot, toujours lié à l’univers de la danse, signifie " savante ".

Est-elle almée ?... aux premières heures bleues
Se détruira-t-elle comme les fleurs feues…
Devant la splendide étendue où l’on sente
Souffler la ville énormément florissante !

C’est trop beau ! c’est trop beau ! mais c’est nécessaire
Pour la Pêcheuse et la chanson du Corsaire,
Et aussi puisque les derniers masques crurent
Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure !

De Verlaine : Crimen amoris

Ce poème qui devait figurer dans le recueil Cellulairement abandonné par Verlaine, sera publié finalement dans Jadis et Naguère. Il en existe deux versions dont la première (publiée seulement en 1926) porte le sous-titre de " Mystère ". Nous donnons ici la version parue dans le recueil Jadis et Naguère, la dernière à laquelle le poète avait mis la main.
Le " mauvais ange " âgé de " seize ans sous sa couronne de fleurs " est évidemment Arthur Rimbaud, ici en proie à un terrible conflit intérieur entre Bien et Mal. Il faut imaginer le jeune poète muni d’une torche et juché sur une haute tour, se proclamant créateur de Dieu !

Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane,
De beaux démons, des Satans adolescents,
Au son d’une musique mahométane,
Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens.

C’est la fête aux Sept Péchés : ô qu’elle est belle !
Tous les Désirs rayonnaient en feux brutaux ;
Les Appétits, pages prompts que l’on harcèle,
Promenaient des vins roses dans des cristaux.

Des danses sur des rhythmes d’épithalames
Bien doucement se pâmaient en longs sanglots
Et de beaux chœurs de voix d’hommes et de femmes
Se déroulaient, palpitaient comme des flots,

Et la bonté qui s’en allait de ces choses
Était puissante et charmante tellement
Que la campagne autour se fleurit de roses
Et que la nuit paraissait en diamant.

Or le plus beau d’entre tous ces mauvais anges
Avait seize ans sous sa couronne de fleurs.
Les bras croisés sur les colliers et les franges,
Il rêve, l’œil plein de flammes et de pleurs.

En vain la fête autour se faisait plus folle,
En vain les Satans, ses frères et ses sœurs,
Pour l’arracher au souci qui le désole,
L’encourageaient d’appels de bras caresseurs :

Il résistait à toutes câlineries,
Et le chagrin mettait un papillon noir
A son cher front tout brûlant d’orfèvreries.
Ô l’immortel et terrible désespoir !

Il leur disait : " Ô vous, laissez-moi tranquille ! "
Puis, les ayant baisés tous bien tendrement,
Il s’évada d’avec eux d’un geste agile,
Leur laissant aux mains des pans de vêtement.

Le voyez-vous sur la tour la plus céleste
Du haut palais avec une torche au poing ?
Il la brandit comme un héros fait d’un ceste,
D’en bas on croit que c’est une aube qui point.

Qu’est-ce qu’il dit de sa voix profonde et tendre
Qui se marie au claquement clair du feu
Et que la lune est extatique d’entendre ?
" Oh ! je serai celui-là qui créera Dieu !

" Nous avons tous trop souffert, anges et hommes,
De ce conflit entre le Pire et le Mieux.
Humilions, misérables que nous sommes,
Tous nos élans dans le plus simple des vœux.

" Ô vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes,
Ô les gais Saints, pourquoi ce schisme têtu ?
Que n’avons-nous fait, en habiles artistes,
De nos travaux la seule et même vertu !

" Assez et trop de ces luttes trop égales !
Il va falloir qu’enfin se rejoignent les
Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales !
Assez et trop de ces combats durs et laids !

" Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire
En maintenant l’équilibre de ce duel,
Par moi l’enfer dont c’est ici le repaire
Se sacrifie à l’amour universel ! "

La torche tombe de sa main éployée,
Et l’incendie alors hurla s’élevant,
Querelle énorme d’aigles rouges noyée
Au remous noir de la fumée et du vent.

L’or fond et coule à flots et le marbre éclate ;
C’est un brasier tout splendeur et tout ardeur ;
La soie en courts frissons comme de l’ouate
Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur.

Et les Satans mourants chantaient dans les flammes,
Ayant compris, comme s’ils étaient résignés !
Et de beaux chœurs de voix d’hommes et de femmes
Montaient parmi l’ouragan des bruits ignés.

Et lui, les bras croisés d’une sorte fière,
Les yeux au ciel où le feu monte en léchant,
Il dit tout bas une espèce de prière,
Qui va mourir dans l’allégresse du chant.

Il dit tout bas une espèce de prière,
Les yeux au ciel où le feu monte en léchant…
Quand retentit un affreux coup de tonnerre,
Et c’est la fin de l’allégresse et du chant.

On n’avait pas agréé le sacrifice :
Quelqu’un de fort et de juste assurément
Sans peine avait su démêler la malice
Et l’artifice en un orgueil qui se ment.

Et du palais aux cent tours aucun vestige,
Rien ne resta dans ce désastre inouï,
Afin que par le plus effrayant prodige
Ceci ne fût qu’un vain rêve évanoui…

Et c’est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles ;
Une campagne évangélique s’étend,
Sévère et douce, et, vagues comme des voiles,
Les branches d’arbre ont l’air d’ailes s’agitant.

De froids ruisseaux courent sur un lit de pierre ;
Les doux hiboux nagent vaguement dans l’air
Tout embaumé de mystère et de prière :
Parfois un flot qui saute lance un éclair.

La forme molle au loin monte des collines
Comme un amour encore mal défini,
Et le brouillard qui s’essore des ravines
Semble un effort vers quelque but réuni.

Et tout cela comme un cœur et comme une âme,
Et comme un verbe, et d’un amour virginal
Adore, s’ouvre en une extase et réclame
Le Dieu clément qui nous gardera du mal.

De Rimbaud : Michel et Christine

Aucune mention sur la date de sa composition n’a été retrouvée mais il y a tout lieu de penser que le poème a été écrit au printemps de 1872 en même temps que les autres pièces utilisant le vers hendécasyllabique.

Zut alors si le soleil quitte ces bords !
Fuis, clair déluge ! Voici l’ombre des routes.
Dans les saules, dans la vieille cour d’honneur
L’orage d’abord jette ses larges gouttes.

O cent agneaux, de l’idylle soldats blonds,
Des aqueducs, des bruyères amaigries,
Fuyez ! plaine, déserts, prairie, horizons
Sont à la toilette rouge de l’orage !

Chien noir, brun pasteur dont le manteau s’engouffre,
Fuyez l’heure des éclairs supérieurs ;
Blond troupeau, quand voici nager ombre et soufre,
Tâchez de descendre à des retraits meilleurs.

Mais moi, Seigneur ! voici que mon Esprit vole,
Après les cieux glacés de rouge, sous les
Nuages célestes qui courent et volent
Sur cent Solognes longues comme un railway.

Voilà mille loups, mille graines sauvages
Qu’emporte, non sans aimer les liserons,
Cette religieuse après-midi d’orage
Sur l’Europe ancienne où cent hordes iront !

Après, le clair de lune ! partout la lande,
Rougis et leurs fronts aux cieux noirs, les guerriers
Chevauchent lentement leurs pâles coursiers !
Les cailloux sonnent sous cette fière bande !

Et verrais-je le bois jaune et le val clair,
L’Epouse aux yeux bleus, l’homme au front rouge, - ô Gaule,
Et le blanc agneau Pascal, à leurs pieds chers,
Michel et Christine, - et Christ ! - fin de l’Idylle.


[1Verlaine, par Octave Nadal. Mercure de France, 1961. Cité par Jacques Borel dans son édition des Œuvres poétiques complètes de Verlaine, Bibliothèque de la Pléiade.

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