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Dans le corps de nos langues

lundi 29 janvier 2018, par Serge Bonnery

Rares sont les écrivains qui ne parlent pas de leur travail. De la manière dont ils se frottent à l’écriture. Et au fond, ils finissent tous par parler de leur langue, dans leur langue. Beaucoup plus rares sont toutefois ceux qui décident d’en faire la matière d’un livre, là où, la plupart du temps, interviennent seuls les chercheurs dans un domaine - l’analyse critique - que l’artiste leur abandonne volontiers.

Et pourtant, qui mieux qu’un écrivain pour parler de sa langue ? Une langue, avant de devenir objet de dissection savante, est d’abord affaire de soi, établie dans un triple rapport de soi à soi, de soi à l’autre et de soi au monde. Une langue est ce qui est censé nous appartenir en propre et nous distinguer. Faire de nous des individus. Nous construire.

C’est le pari de Dominique Sigaud qui, après dix-huit ouvrages publiés, fait de la langue - pardon, SA langue - le sujet de son nouveau livre [1], indissociable d’un parcours de vie où la journaliste, reporter de guerre et écrivain nous parle d’abord de " nos langues ". Un pluriel décisif.

Nous le croyons peut-être, mais nous n’avons pas toujours parlé une seule langue. Nous n’avons pas toujours parlé la même langue. Il y a eu celle que nous avons reçue au berceau. La langue de nos parents. Puis la langue de notre éducation, scolaire. La langue, plus secrète, de nos premiers émois. Face à la narratrice encore enfant, se dresse la porte d’une maison où elle accompagne sa mère. " Ce que j’étais jusque-là est en entier devant ". Et c’est aussi, cette scène inaugurale, " le seul début " possible pour " tenter de dire ce qu’est ma langue ", " sa possibilité ". Ce qui, " ce jour-là ", lui fut " accordé " en propre. Scène fondatrice de ce qui va advenir. " En entier devant ". Cet en-avant de soi s’appelle un chemin sur lequel Dominique Sigaud entraîne son lecteur, l’invitant à suivre un sillon qui, entre écritures journalistique et littéraire, creuse la langue. La forge.

Trouver sa langue : tel est le but. Pour y parvenir, il s’agit de trouer le réel, échapper à une éducation corsetée, aux interdits qu’elle ancre dans les âmes et les corps, aux conventions de la langue du système même dont elle est le produit en même temps que la gardienne sévère et vigilante. Pour desserrer cet étau, Dominique Sigaud choisit " la langue du grand dehors ", celle qui lui ouvre les portes du monde et la conduit " partout où le destin de notre siècle saigne " [2]. A Tunis, Jérusalem, Alger, Beyrouth. La pigiste au journal Libération se porte sur l’autre rive. Il y a quelque chose de vital dans ce besoin qu’elle éprouve de " traverser. Franchir ". Loin du regard d’un père qui se refuse à voir, s’ouvrent des possibles. Comme des portes.

Beyrouth : " Tout ici m’est familier. Tout ici me parle ". La " langue du dehors " passe encore par le Golfe où la guerre fait rage, l’ex-Yougoslavie et le Rwanda où l’on massacre, le Soudan du Sud où l’on meurt de faim, le tout dans l’indifférence quasi générale d’un monde qui, lui aussi, détourne le regard. Ce que peut la langue en pareilles circonstances ? Décrire. Pour donner à voir et dénoncer. L’injustice. La misère. L’enfer parfois à moins de deux heures d’avion de nos vies sans nuages.

Cette langue, pour autant, la narratrice sent qu’elle doit un jour parvenir à la dépasser. S’avancer encore. " Non plus décrire mais écrire ". Après s’être confrontée au " grand dehors ", c’est un tout autre corps à corps qui s’annonce. Une traversée non plus du réel mais de soi.

Notre seul bien, celui que nous espérons détenir un jour, n’est pas la langue que nous avons reçue de nos pères mais celle que nous nous sommes fabriquée dans l’obscurité de nos solitudes adolescentes, à la lampe électrique, sous les couvertures, dans chaque frottement aux violences du monde, chaque confrontation, joie ou blessure. C’est une langue qui voudrait les parler toutes, tisser des liens entre celles qui ont peu de chance de se comprendre un jour, de se parler. Une langue qui cherche son équilibre entre le dedans et le dehors. Les paroles du vieil homme dont la famille meurt de faim au Soudan et en résonance, comme un écho mais souterrain, derrière la porte, les mots qui cognent à la vitre du ventre quand il s’agit de vaincre le cancer en l’appelant par son nom.

Du journalisme à la littérature en passant par la psychanalyse, ce chemin de vie dit la nécessité vitale de se défaire " de soi fabriqués par d’autres ". Dé/faire pour " passer à de la langue ". Trouver sa voix.

Dominique Sigaud réussit le tour de force de " désenclaver la langue " pour permettre à la sienne d’émerger, sans pour autant renier ce qu’elle doit à la langue des autres, celles en l’occurrence de Gracq, de Duras, d’un vieillard Soudanais à l’article de la mort. Une langue seule ne peut pas tout. Aucune langue ne peut tout. Elle se forge dans l’incandescence, la douleur et l’illumination. " Langue entière ", donnée en partage, offerte, et finalement pas si éloignée du " verbe poétique accessible à tous les sens " dont rêvait Rimbaud.

Il est des moments, des situations extrêmes, où la langue ne peut que se retirer. Devenir un non-lieu. Un silence. Toute langue porte son propre silence. C’est même à cela qu’on en perçoit la singularité. Intime, littéraire, poétique. Langue à soi. Faite de toutes les langues que nous avons rencontrées, combattues, repoussées ou bues jusqu’à l’ivresse. Langues de sangs mêlés.

Je peux passer ma vie à parler la langue officielle, celle de l’institution, je ne parlerai pas. Je ne dirai rien. Pire, l’usage de cette langue-là, inconstante, infidèle, ne sera que mensonge.

Toute langue qui n’est pas de soi - que l’on n’a pas faite soi - est langue morte.

C’est pourquoi " il n’existe de langue que singulière ". Ma langue. Une maison dont la porte est toujours ouverte, bien que parfois difficile à pousser.

Ma langue. Ma maison. La seule habitable.


[1Dominique Sigaud, Dans nos langues. Editions Verdier. 139 pages. 14,80 euros. En librairie le 1er février.

[2Louis Aragon, extrait de la Complainte de Robert le Diable, poème écrit en 1945 en mémoire de Robert Desnos et recueilli en 1960 dans Les poètes, éditions Gallimard.

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