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Une langue poélitique

jeudi 11 janvier 2018, par Serge Bonnery

Dès les années 30, le chanteur protestataire américain Woodie Guthrie inscrivait sur toutes ses guitares : « This machine kills fascists » (Cette machine tue les fascistes). Avec des notes posées sur des mots. Pas avec des balles. Les guitares de Woodie Guthrie envoient des textes en direction des océans pour que partout dans le monde les hommes les entendent et, dans une même vague, se (sou)lèvent.

« This and is your land, this land is my land… » Pourquoi des frontières ?

Il existe des langues asservies. Nous en entendons tous les jours. La plus répandue, dans nos sociétés occidentales, est la langue de la finance. Plus de la politique. De la finance. C’est elle qui a pris le pas sur toutes les autres. Les a marginalisées. A commencer par la langue poétique. Celle qui fait voir des ailleurs.

Les langues asservies ont vocation à faire mal. Il arrive qu’elles accompagnent des entreprises de mort. Elles les justifient. Cela s’est vu. Cela se voit encore.

Il existe des codes de langage pour administrer la mort. Certains de ces codes ont été suffisamment puissants pour l’industrialiser. Aharon Appelfeld qui vient de mourir à l’âge de 85 ans parle de cela dans son livre autobiographique Histoire d’une vie [1]. « Pendant la guerre, ce n’étaient pas les mots qui parlaient, mais le visage et les mains. Du visage vous appreniez dans quelle mesure l’homme à qui vous aviez affaire voulait vous aider ou vous agresser. Les mots n’aidaient en rien à la compréhension. Les sens apportaient la bonne information. La faim nous ramène à l’instinct, à la parole d’avant la parole ».

« La parole d’avant la parole » : voilà une définition de la guerre. La guerre est un lieu d’où la langue libre et volatile des hommes a disparu. Ne demeure que la langue asservie qui pèse de tout son poids, comme un joug, sur les épaules de ses victimes. Seuls les sens parlent pour dire encore quelque chose qui ressemble à la vie.

« Here is to the hearts and the hands of the men / That come with the dust and are gone with the wind » (Bob Dylan, Song to Woody) [2]. Cette langue-là est poélitique.

Parfois, au contact du monde, je me sens griffé.


[1Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, Points Seuil.

[2« Voici pour les cœurs et les mains des hommes / Venus avec la poussière et repartis sous le vent ».)

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