Les cahiers de Serge Bonnery

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Une langue sous la langue

mercredi 10 janvier 2018, par Serge Bonnery

« A toutes les conversations au coin de feu télévisées, chacun devrait répondre par un colis de merde expédié au grand merdeux de l’Elysée. Qui récupérerait ce langage-là ? »

Dans son texte L’outrage aux mots [1] réédité chez Paul Otchakovsky-Laurens qui vient de nous quitter abruptement, à 73 ans, victime d’un accident de voiture, quelque chose inquiète Bernard Noël. C’est, comment dire : la pression qu’exerce sur chacun de nous la langue dominante de la bourgeoisie. Revenant sur le procès qui lui a été intenté lors de la publication du Château de Cène en 1969, il parle de censure exercée par la langue même contre la langue du livre qu’il venait d’écrire. « La censure bâillonne. Elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue. Seul l’abus de langage la violente en la dénaturant. Le pouvoir bourgeois fonde son libéralisme sur l’absence de censure, mais il a constamment recours à l’abus de langage ».

Voilà le nœud de l’affaire. L’abus. Voilà ce que nous ne devons jamais perdre d’ouïe ni de vue : nous sommes abusés. Nous vivons en liberté conditionnée par l’usage corseté d’une langue dont la nature a été détournée par une classe dominante – la bourgeoisie – à son profit. La question devient donc, et c’est toujours Bernard Noël qui la pose : « Comment retourner sa langue contre elle-même quand on se découvre censuré par sa propre langue ? » C’est, ici, l’idée de retournement qui m’intéresse. La poésie : un retournement de langue.

Ceci, encore : « Comment traiter ma phrase pour qu’elle refuse l’articulation du pouvoir ? » Je me dois à une langue qui réfute. Qui refuse la soumission à une morale dominante. La poésie : combat de la langue contre les abus de la langue même.

Comment protéger la langue de la soumission au pouvoir qui la gangrène ? En abandonnant la langue dominante à ses abus pour parler une autre langue ?

« Je sens une autre langue sous ma langue. Quelque chose qui veut percer ». La poésie : un piercing. Une langue sous la langue.


[1Bernard Noël, L’outrage aux mots – Œuvres II, P.O.L.

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