Les cahiers de Serge Bonnery

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De terre et d’eau

mardi 9 janvier 2018, par Serge Bonnery

« … depuis le fond de mon enfance que de raisons de s’indigner : la guerre, la déportation, la guerre d’Indochine, la guerre de Corée, la guerre d’Algérie… et tant de massacres, de l’Indonésie au Chili en passant par Septembre Noir. Il n’y a pas de langue pour dire cela. Il n’y a pas de langue parce que nous vivons dans un monde bourgeois où le vocabulaire de l’indignation est exclusivement moral – or c’est cette morale-là qui massacre et qui fait la guerre. » De Bernard Noël, L’outrage aux mots (POL) [1]

Avec Bernard Noël, les mots vont plus vite que le son qu’ils émettent au moment de leur prononciation. Ils sifflent. Comme des balles. Abeilles sifflantes, eût noté Joë Bousquet qui désignait ainsi les tirs de shrapnels au ras des têtes dissimulées dans les tranchées. Ou les gourbis.

"Il n’y a pas de langue..." La langue ne peut tout. Aucune langue ne peut tout. Ne peut tous les mots. Certains lui appartiennent, d’autres non. Comment faire ? Il faudrait les mettre bout à bout, les coudre ensemble, étrangers et autochtones mêlés, enchaînés à la même syntaxe pour ouvrir des ailleurs. De terre et d’eau.

"Il n’y a pas de langue..." Une langue ne peut tout. Tenir un révolver, par exemple, n’est pas à la portée des mots. Mais alors, que faire quand on croit n’avoir que la langue ? Il faudrait la poser. Sur une table. Un banc. Par terre. Sur un trottoir. Un bord de chemin. Une rive. Et se saisir ensuite de l’arme. Il est difficile de faire deux choses en même temps.

Quand le capitaine Alexandre tenait son révolver, j’imagine qu’il avait auparavant posé la langue de René Char dans la poche intérieure de sa veste. Quand il la tenait en revanche entre ses doigts pour écrire les Feuillets d’Hypnos, c’était toujours dans la tension de la bataille mais après. Il y a un temps pour tout. Jamais pour rien. C’est pourtant toujours le même homme qui parle.

Aragon voulut faire de la langue et de la rime ses armes de résistance. Il serait cependant puéril de comparer les mots d’Aragon aux balles d’un fusil. La langue, c’est autre chose. Elle n’a pas vocation à tuer. Ce sont pourtant toujours des hommes qui parlent.

« La poesia es un arma cargada de futuro ». « Telle est ma poésie (…) Ce n’est ni une poésie pensée goutte à goutte. Ni un beau produit. Ni un fruit parfait. C’est quelque chose comme l’air que nous respirons (…) Ce sont des mots que tous nous répétons car nous les sentons nôtres (…) Ils sont l’indispensable : ce qui n’a pas de nom. Ils sont des cris dans le ciel et sur terre, ils sont des actes ». Extraits d’un poème de Gabriel Celaya.

Je me sens raturé.


[1De Bernard Noël, viennent de paraître les Entretiens avec Alain Veinstein aux éditions de l’Amourier).

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