Les cahiers de Serge Bonnery

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Poème de Charleville (première séquence)

jeudi 30 novembre 2017, par Serge Bonnery

1
Il y a
disséminées au milieu de baraques
somme toute assez quelconques
d’une architecture récente
des maisons cossues
baroques
aux façades de briques rouges
faites pour en imposer au passant
et sous lesquelles l’adolescent
glisse timide sans
lever les yeux
sinon pour tenter de surprendre derrière un rideau de tulle hideux
l’œillade furtive et moqueuse
d’une jeune amoureuse
alerte et joueuse
fille d’un vieux notaire exhibant ses breloques

2
Il y a
une statue de bronze entre deux rives
poussant la terre vers la quiétude chimérique du fleuve
sa main à charrue me cause aujourd’hui bien des peines
j’avais pourtant repris mon souffle après la montée
gravie contre le vent
l’échine verte

3
Il y a
suspendues à des cordes à linge
à l’étage des hirondelles
les voix des vivants qui se perdent

4
Il y a
tendres roses serties de mandolines
la tête rongée de vocalises
les pieds en cadence
vers
la descente au bois de mer
Ah ! Nous y voilà

5
Il y a
la passerelle
derrière
le grand moulin
et par-dessus les toits si calmes
une cloche lointaine qui donne l’heure du départ au passant

6
Il y a
au plus haut de la colline
un belvédère
et en effet on y jouit d’une vue sur la ville entière
deux enfants
s’y tiennent par la main
se regardent dans les yeux
je crois qu’ils se disent des choses définitives
amour ou rupture je n’en sais rien
je rebrousse chemin en baissant les yeux par peur de les décourager
de les perdre
peut-être est-ce la première fois
ou la dernière
je ne saurai jamais
je glisse en suivant le sentier qui dessine à cet endroit une courbe
la terre est ronde entre deux beffrois

7
Il y a
non loin de la sienne à quelques pas
il suffit de traverser l’allée qui les sépare
la pierre tombale d’une demoiselle
Devin
Aimée Devin
décédée le 23 juin 1873
il est probable qu’il
n’a rien su de sa mort
à cette date il est déjà reparti vers Londres via Anvers
tandis qu’autour de lui le décor flambe et que le feu l’emporte
un feu d’enfer

8
Il y a(vait)
jadis
le jeudi soir
(s’il se souvient bien)
sur la place de la gare un concert
au cours duquel les soldats de Mézières
faisaient valser les fifres et pétiller les sodas
peut-être se sont-ils croisés là
sous les loupiotes des bourgeois
peut-être l’a-t-il
aimée à la courbe de ses épaules peut-être
a-t-elle tourné vers lui ses yeux tout pleins de choses indiscrètes
peut-être s’est-elle moquée de lui sans penser à mal mais peut-être
le mal était-il déjà fait
peut-être a-t-il à ce moment précis sans argent pour le train et sur un coup de tête
décidé de quitter une première fois la ville idiote où il est tant revenu ensuite après chaque tempête
pris dans un mouvement de
vie enfin

9
Il y (en) a
assez parfois de tous ces peut-être mais
avec lui comment
faire
on ne peut pas
savoir
alors que l’on voudrait tout
savoir
pour l’emmener dans nos poches
c’est si bête
les trous d’où tombe le moins ordinaire d’une vie d’homme
tandis que la pluie menace que les
nuages s’amoncellent
qu’il faut marcher au pas de charge percer
la lumière et que
pour lui décidément rien ne va


Ce poème constitue la première séquence d’un projet d’écriture à partir d’Arthur Rimbaud. Il a été écrit lors d’un séjour à Charleville entre le 21 et le 25 novembre 2017.

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