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Le tableau noir de la bourgeoisie

lundi 4 septembre 2017, par Serge Bonnery

Le Manifeste du parti communiste publié pour la première fois par Karl Marx et Friedrich Engels en 1848 débute par cette affirmation qui flotte sur le temps comme un étendard :

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ».

Le débat demeure cependant intense autour de la notion de « lutte des classes » [1]. Certains se sont empressés d’annoncer, dès la chute du communisme historique en Union soviétique, la fin de la lutte des classes – autrement dit la fin de l’histoire – quand d’autres, communistes en tête, continuent de penser que nous vivons toujours dans une société de classes régie par des rapports de force.

Ne serait-ce que pour cette raison – mais il en existe bien d’autres – le Manifeste reste un texte d’actualité qui demande à être lu, relu et commenté en regard des enjeux contemporains.

Pour Marx et Engels, la lutte des classes n’est pas une donnée statique de l’histoire. Elle est une mise en mouvement vers un objectif : la révolution. Ainsi parlent-ils d’une « lutte sans répit » que se livrent « oppresseurs et opprimés (…) en constante opposition », « lutte qui s’est chaque fois terminée par une transformation révolutionnaire de la société tout entière ou par l’anéantissement des deux classes en lutte ».

Au jour d’aujourd’hui, ni l’une ni l’autre de ces deux alternatives n’ont eu lieu, ce qui conserve au Manifeste toute son acuité. La transformation révolutionnaire du système capitaliste n’est pas réalisée et aucune des deux classes en lutte n’est parvenue à anéantir l’autre. Nous vivons toujours sous le joug des « 1 % » les plus riches qui détiennent à eux seuls l’essentiel de la richesse mondiale. Quant au prolétariat, loin d’être aboli, il s’enfonce de plus en plus dans la précarité, la misère et ploie sous de nouvelles formes d’esclavage, doublement écrasé par l’oppression de la classe bourgeoise dominante qui ne cherche qu’à augmenter ses profits sans partage et une classe moyenne qui compose avec le système pour sauver ce qu’elle peut de ses intérêts propres.

« La société bourgeoise moderne, écrivent Marx et Engels, (…) n’a fait que substituer aux anciennes de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression » et, partant, « de nouvelles formes de lutte ». Les nouvelles classes de la société moderne issue de la première révolution industrielle sont clairement identifiées par les deux philosophes : la bourgeoisie d’un côté, le prolétariat de l’autre.

Si, avec le progrès technique du machinisme et, aujourd’hui, la révolution informationnelle, les conditions de la production ont changé, elles n’ont modifié ni l’organisation de la société en classes ni les rapports de force qui les opposent. Contrairement à la bourgeoisie qui mène une lutte de classe pour préserver ses intérêts, le prolétariat souffre d’une perte d’identité. Il n’a plus conscience de la place d’opprimé qu’il occupe dans la société. Ou plus exactement, cette conscience lui est ôtée par la société de consommation qui pousse l’individu au repli sur soi et à un égoïsme exacerbé qui trouve sa traduction dans le rejet de l’Autre, le racisme et la xénophobie.

Par quelques glissements sémantiques, les ouvriers/salariés sont devenus des collaborateurs, les syndicats des partenaires, les femmes de ménage des techniciennes de surface... Par ces procédés et bien d’autres encore, le système dominant tente de masquer la réalité de la société de classes dans le but d’éliminer tout risque de processus révolutionnaire. Nous verrons bientôt que cette entreprise est vaine puisque, ainsi que le démontrent Marx et Engels, le prolétariat est le produit du capitalisme qui ne peut en réalité fonctionner sans lui.

Dès 1848, Marx et Engels ont identifié l’axe autour duquel le capitalisme tourne sur lui-même comme une vis sans fin : « le marché ». C’est le cœur battant du système. Sa vocation est de croître au fur et à mesure que grandissent les besoins, au point de s’étendre au monde entier. « La grande industrie a créé le marché mondial », écrivent les auteurs du Manifeste tandis que « la bourgeoisie multiplie ses capitaux ».

  • L’engrenage infernal du "toujours plus"

Ayant la mainmise sur « le marché », la bourgeoisie s’est aussi emparé du pouvoir politique afin de contrôler à son profit tous les rouages de la société capitaliste. « La bourgeoisie, depuis la création de la grande industrie et du marché mondial, s’est enfin conquis la domination politique exclusive dans l’Etat parlementaire moderne ».

C’est la raison pour laquelle, pensent Marx et Engels, elle a joué « un rôle révolutionnaire décisif » en détruisant « les rapports féodaux et patriarcaux » de l’ancien régime pour asseoir sa domination sur la société moderne. « Elle n’a laissé subsister d’autre lien entre l’homme et l’homme que l’intérêt nu ». « Elle a réduit la dignité personnelle à la valeur d’échange ». « A la place des innombrables libertés reconnues (…) et chèrement conquises, elle a mis la liberté unique et indifférente du commerce ». Enfin, elle a fait de « l’exploitation ouverte, cynique, directe, brutale » sa marque de fabrique.

Ainsi s’accomplissent encore de nos jours les noirs desseins de la bourgeoisie qui, « arrachant aux rapports familiaux leur voile d’émotion et de sentimentalité, les a ramenés à un pur rapport d’argent ».

Mais ce faisant, la bourgeoisie se condamne à croître. Il lui faut « gagner la terre entière », « se nicher partout ». La croissance économique est sa seule boussole. Prise dans l’engrenage infernal du « toujours plus », elle « ne peut exister sans révolutionner toujours plus avant les instruments de production, donc les rapports de production, donc les rapports sociaux ». Elle travaille donc à « l’ébranlement ininterrompu de toutes les catégories sociales » et maintient la société tout entière dans un climat permanent d’insécurité qui lui permet d’en contrôler les composantes les plus subversives. Là est le véritable sens de l’état d’urgence et de son inscription récente dans la loi courante bien qu’aucun observateur ne songe sérieusement à contester son inefficacité dans la lutte contre les attentats terroristes.

C’est bien, aujourd’hui comme hier, sur le terrain des rapports sociaux que se joue la bataille entre bourgeoisie et prolétariat.

(à suivre)

[1Interrogée sur France Inter au lendemain de la présentation des ordonnances destinées à détruire les conquêtes sociales inscrites dans le code du travail, la ministre Muriel Pénicaud déclarait : « La lutte des classes est une mauvaise lecture du monde ».

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