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Dans une ombre exigüe

lundi 28 août 2017, par Serge Bonnery

Le grand sylvain, autrement nommé nymphale du peuplier – Limenitis populi pour le nom savant – est un grand papillon dont l’envergure, chez le mâle, peut atteindre huit centimètres. « Les ailes postérieures, les plus belles, noires, avec leur bande discale blanche fangée d’arcs fauves, présentaient deux larges échancrures triangulaires, symétriques (…) Comme c’est fréquemment le cas, même chez les papillons diurnes, le dessous de l’aile du sylvain l’emporte de beaucoup sur le dessus en couleur et ornementation. Il est à dominante orangée, zébré de taches brunes soulignées à la craie à proximité du corps, écharpé de blanc dans la partie médiane et jaune d’or, ponctué d’azur, sur la bordure marginale ».

Pierre Bergounioux décrit ainsi l’insecte lépidoptère de la famille des Nymphalidae qui donne son titre – Le grand sylvain – au texte que l’écrivain consacre à sa passion pour l’entomologie.

Dans La Casse [1], Pierre Bergounioux avait déjà évoqué cette activité qui, chez lui, cohabite avec l’écriture et la sculpture sur fer. Il y raconte que face au silence du père, il avait alors et pendant dix-sept ans « cherché son salut dans le règne végétal (…) les étendues incultes, livrées aux bruyères, au taillis ». La nature, déjà, constituait le paysage intérieur, la toile de fond, parmi les arbres, le vent et « les oiseaux chanteurs ».

Avec Le grand sylvain [2], c’est dans ce monde aux mille secrets que nous pénétrons à la suite du chasseur d’insectes.

Mais pourquoi ? La question du pourquoi revient toujours chez Pierre Bergounioux. Pourquoi, donc, cette fascination pour l’univers des insectes ? C’est en général au début du texte qu’il faut chercher une première formulation de la réponse, l’énoncé devant, de préférence, précéder la démonstration. Ici, dès l’incipit : « Peut-être que le meilleur des soins dont on est continuellement occupé, les travaux et les fatigues de l’âge de raison, ne vont qu’à satisfaire les requêtes impossibles qu’on forma aux premiers jours ».

Demeurerait ainsi tapi en nous, ou regardant par-dessus notre épaule comme pour contrôler la justesse de chacun de nos gestes, l’enfant que nous fûmes et auquel nous sommes redevables d’une hésitation fatale, d’un geste qui lui fut ôté. « Si l’on voyait vraiment, qu’on puisse percevoir les mobiles effectifs de notre action, on n’aurait pas seulement sous les yeux le spectacle d’un type en train de suer sang et eau à faire chose ou autre. On discernerait, à trois pas de lui, l’ombre exigüe, le contour du gamin de cinq ans ou huit ou quatorze dont il exécute aveuglément l’injonction ».

Tout commencement consiste en un manque. Ici, la cétoine dorée – ou hanneton des roses – que l’enfant la tenant dans ses mains telle une relique, une pièce rare, a relâchée, la perdant irrémédiablement dans les replis d’une nature sauvage. « J’ai relâché la cétoine. Je l’ai perdue et ce sont vingt années qu’il m’a fallu pour la reprendre ». Car « quelque chose de précieux » fait défaut qui pourtant était échu à l’adulte devenu et qu’il n’aura de cesse de retrouver. Mais comme si la même déconvenue devait se répéter à l’infini, c’est un grand sylvain, cette fois, posé sur le capot de la voiture, près du bouchon d’essence, que l’adulte laisse à son tour s’envoler, comme autrefois l’enfant avait relâché sa capture.

Où irait le monde s’il n’y avait pas de fin ?

« Le temps passe. L’instant s’achève… » Celui précisément où Pierre Bergounioux touche au but. Nous le suivons pas à pas dans la traque patiente de Chrysotribax hispanicus – coléoptère rare, de la famille des Carabes, que l’on peut encore trouver en Corrèze – avec, dans les pattes, un « gosse », « un vrai, qu’on a traîné avec soi » et qui le premier, mettra la main, enfin, sur « le mâle aux tarses épais, (…) aux reflets verts, indigo, dorés, incroyables, roses ».

Ainsi va « l’ordre du monde ». Sans désemparer.


[1Editions Fata Morgana, 1994.

[2Première édition chez Verdier en 1993. Réédité, toujours chez Verdier, à l’occasion de la publication du coffret La capture, avec le film de Geoffrey Lachassagne et un entretien radiophonique avec Marie Richeux.

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