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Le silence et l’absence

mercredi 23 août 2017, par Serge Bonnery

« Je suppose qu’on ne peut avoir de fils qu’autant qu’on l’a été soi-même ». Le père de Pierre Bergounioux a été orphelin très jeune, privé de père dès sa naissance en raison des ravages de la Grande Guerre. Il ne l’a pas connu.

Ce traumatisme de la tendre enfance a marqué en profondeur la nature des relations entre Pierre Bergounioux et son père. Dans La Casse [1], l’écrivain revient sur cette relation pour tenter d’en comprendre l’échec.

Se peut-il que, placé totalement sous la coupe du père, fut-il absent ou disparu, on puisse soit même être dans l’ignorance de son fils au point de ne pas le considérer comme un sujet mais, dans le meilleur des cas, comme un objet dépareillé ?

Qu’est-ce qui, depuis des années, peut bien pousser Pierre Bergounioux à se rendre régulièrement dans un de ces lieux reculés du monde où s’entassent pêle-mêle les rebuts du productivisme, pièces hétéroclites, usées, obsolètes et qui n’intéressent guère plus que quelque nostalgique désargenté ? Bergounioux, lui, s’empare rageusement de cette matière condamnée à une inertie mortelle, change ses formes en même temps que ses fonctions premières pour faire œuvre d’art par l’effet de l’assemblage et de la soudure, travail qui consiste à réunir des objets épars qui, sans la main hésitante de l’homme, n’avaient aucune raison d’un jour se rencontrer.

Mais dans quel but, ce sens nouveau donné aux choses ? Chez Pierre Bergounioux, il semble que la recherche du père absent et le silence qui l’enveloppe ait quelque chose à voir avec cette casse, comme on dirait de vies brisées et qu’il s’agit de raccommoder avec les moyens pauvres du bord ultime. Ce qui demeure de ce qui peut-être jamais ne fut.

« C’est pour avoir disputé mon existence à la déraison universelle (…) et pour avoir perdu que je suis allé réclamer quelque rebut apparié à ma disgrâce à ceux d’entre les hommes que le genre humain confine à l’écart ».

Pierre Bergounioux a passé dix-sept ans de sa vie à tenter l’impossible pour renouer des fils distendus, établir un dialogue avec ce père si peu présent sans doute parce que lui-même avait été privé de père. « Je devais être avec lui et lui avec moi dans l’unité », confie-t-il. Dix-sept ans et dix-sept autres encore « pour défaire, pièce par pièce, ce que le monde a mis entre deux êtres que rien, sinon le temps, n’aurait dû séparer ».

Sur ce long chemin de la reconquête d’un entre-soi vital, il y eut des lueurs d’espoir. Les tensions retombant, « le silence et la paix descendirent sur nous », l’auteur croyant alors que « nous touchions à l’heure que j’avais espérée, voulue ». « Nous allions connaître le bonheur d’être ensemble après trente-quatre années de malentendus et de peines inutiles ». En vain. « J’ai compris que j’avais perdu », écrit Pierre Bergounioux comme on jette une éponge…

Dans ce livre du père qu’est La Casse, vient se glisser une autre livre dont Pierre Bergounioux dit qu’il le sauva, le délivrant « d’une mauvaise chose qui nous rentrait dans le corps ». D’une « édition vieillotte » du Discours de la Méthode qui dit « l’exaltation de la vie possible », l’adolescent avait fait son maître-livre, celui qui n’a cessé de guider ses pas, lui apprenant que « c’est des gestes, des choses, de mots pareils à des choses que nous vient notre humanité ».

Dans le but d’éteindre en lui une sourde et profonde colère face à l’échec d’une relation qu’il eut tant aimé sereine et apaisée, le travail du fer a pris chez Pierre Bergounioux la forme d’un exutoire. Dans un impénétrable « semblant d’existence », « quelque chose d’avant trouve un exutoire dans les démêlés de maintenant ».

« Je ne sache pas qu’il y ait un sens à la vie » et « le mieux que l’on puisse faire c’est de passer avec nos semblables le temps qui nous est départi », avait écrit Pierre Bergounioux dès la première page de La Casse. L’écrivain nous fait toucher ici à « l’essence de notre condition ». Soit « un inutile et bref intermède d’individuation entre deux éternités de néant ».


[1Pierre Bergounioux, La Casse, éditions Fata Morgana 1994. Avec des dessins de l’auteur.

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