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Le souci de soi

mardi 22 août 2017, par Serge Bonnery

L’Herméneutique du sujet est le titre du cours donné par Michel Foucault au Collège de France durant l’année 1981-1982. Il a été publié dans son intégralité en coédition EHESS/Gallimard/Seuil. Nous donnons ici une restitution de nos notes de lecture.

6 janvier 1982 (première heure)

La question abordée dans cette première heure de séminaire traite des rapports du sujet et de la vérité.

Michel Foucault la formule ainsi : « Dans quelle forme d’histoire se sont noués en Occident les rapports entre ces deux éléments qui ne relèvent pas de la pratique, de l’analyse historienne habituelle : le sujet et la vérité ? »

Prendre soin de soi. Le philosophe prend comme point de départ de sa recherche la notion grecque de epimeleia heautou qu’il traduit par « souci de soi-même » et qui désigne « le fait de s’occuper de soi-même » ou encore de « se préoccuper de soi-même ».

La question du sujet, de sa connaissance, de la connaissance du sujet par lui-même a également été posée, observe Michel Foucault, dans une tout autre formule grecque très connue : gnôthi seauton ou « connais-toi toi-même ».

Michel Foucault reconnaît que « connais-toi toi-même » est, dans l’histoire de la pensée occidentale, la formule fondatrice de la question des rapports entre sujet et vérité. Mais il choisit malgré tout la formule marginale – epimeleia heautou – pour interroger ces rapports et pour expliquer son choix, il va procéder tour à tour à l’examen des deux énoncés.

Premier constat : « Le connais-toi toi-même n’avait pas, à l’origine, la valeur qu’on lui a prêtée par la suite ». La formule était certes gravée à l’entrée du temple de Delphes, c’est-à-dire « au centre de la communauté humaine » comme le souligne Epictète dans ses Entretiens. Or selon Michel Foucault, « ce n’était pas la connaissance de soi qui était prescrite dans cette formule, ni la connaissance de soi comme fondement de la morale ». En effet, le précepte tel qu’il apparaît pour la première fois en philosophie avec Socrate [1] est « jumelé » avec le principe du souci de soi. Gnôthi seauton, note Michel Foucault, apparaît en réalité dans « un rapport de subordination » à epimeleia heautou.

Il y aurait donc un principe général et premier : « soucie-toi de toi-même » et son application concrète « connais-toi toi-même ».

Dans Apologie de Socrate, rappelle Michel Foucault, « Socrate est celui qui a pour fonction d’inciter les autres à s’occuper d’eux-mêmes », une activité jugée dangereuse pour la société et qui vaudra à Socrate sa condamnation à mort.

Dans Apologie 29d, Socrate refuse d’abandonner la philosophie en échange d’un acquittement. Il préfère mourir plutôt que de renoncer au devoir d’inciter ses concitoyens à se soucier « de la pensée, de la vérité et de l’amélioration de (leur) âme ».

Dans Apologie 36b-c, Socrate dit : « Je me suis engagé (…) sur cette voie où, à chacun de nous en particulier, je rendrais (…) le plus grand des services, (…) en essayant de convaincre chacun d’entre vous de ne pas se préoccuper de ses affaires personnelles avant de se préoccuper, pour lui-même, de la façon de devenir le meilleur et le plus sensé possible… »

Socrate – « l’homme du souci de soi » par excellence - dit par ailleurs qu’il joue, auprès de ses concitoyens, le rôle de « celui qui éveille ». Le « souci de soi » doit être considéré, pour Michel Foucault, comme « le moment du premier réveil ». Souci de soi, donc, en tant que « principe de mouvement », comparable à l’aiguillon qui agit sur l’individu comme le taon obligeant l’animal qu’il pique à bouger [2]. Michel Foucault voit dans ce principe de mouvement, « un principe d’inquiétude ».

C’est à partir du moment où je m’inquiète de moi-même, d’Autrui, du monde que je commence à penser.

Epimeleia heautou « n’a cessé d’être un principe fondamental pour caractériser l’attitude philosophique presque tout au long de la culture grecque, hellénistique et romaine ». Epicure dit que « tout homme, nuit et jour et tout au long de sa vie, doit s’occuper de sa propre âme ». Cette même notion se retrouve chez les Stoïciens (en particulier chez Sénèque et Epictète).

Epimeleia heautou (le souci de soi) :
ce qu’il faut en retenir à ce stade du séminaire

Epimeleia heautou est tout à la fois et en même temps

1) Une attitude à l’égard de soi, à l’égard des autres et à l’égard du monde.
2) Une forme particulière de regard (il s’agit de convertir le regard que l’on porte sur les autres et le monde en un regard sur soi).
3) Une manière de veiller sans cesse à ce que l’on pense et à ce qui se passe dans notre propre pensée.
4) Le terme désigne également des actions que l’on exerce de soi sur soi-même et par lesquelles on se prend en charge, on se modifie (…), on se transforme et on se transfigure.

  • Le « moment cartésien »

Michel Foucault s’arrête maintenant sur un paradoxe : le souci de soi « qui a eu une valeur positive dans la pensée grecque » a peu à peu perdu cette valeur pour désigner bientôt une attitude de « repli » sur soi et d’égoïsme. Ainsi epimeleia heautou s’est-il « perdu dans l’ombre » au profit du « Connais-toi toi-même ».

La principale raison de l’oubli dans lequel est tombé le « souci de soi » réside dans ce que Michel Foucault désigne comme « le moment cartésien » en ce que, requalifiant le « Connais-toi toi-même », il « disqualifie » le « souci de soi ». Autrement dit : il oppose les deux notions alors qu’elles étaient jadis intimement associées l’une à l’autre.

C’est en effet à la connaissance de soi qu’est toute dédiée la démarche cartésienne. Dans Les Méditations métaphysiques, Descartes place « l’évidence de l’existence du sujet au principe même de l’accès à l’être ». La connaissance de soi devient dès lors « un accès fondamental à la vérité ». Ce faisant, la démarche cartésienne disqualifie le principe du « souci de soi » qu’elle exclut du champ de la pensée philosophique moderne.

Voyons avec Michel Foucault comment ce processus se déroule :

1) Si la philosophie, dit Foucault, est « cette forme de pensée qui s’interroge (…) sur ce qui fait qu’il y a et qu’il peut y avoir du vrai et du faux »

2) Et si l’on appelle encore philosophie « la forme de pensée qui s’interroge sur ce qui permet au sujet d’avoir accès à la vérité »

3) Alors on nommera spiritualité « la recherche, la pratique, l’expérience par lesquelles le sujet opère sur lui-même les transformations nécessaires pour avoir accès à la vérité ».

Pour Michel Foucault, la spiritualité présente trois caractères :

1) Elle postule que « la vérité n’est jamais donnée au sujet de plein droit ». « Le sujet n’a pas la capacité d’avoir accès à la vérité. Il faut que le sujet se modifie, se transforme, se déplace, devienne (…) autre que lui-même pour avoir droit à la vérité ». « Il ne peut y avoir de vérité sans une conversion ou une transformation du sujet ».

2) Cette conversion peut « prendre la forme d’un mouvement qui arrache le sujet à son statut et à sa condition actuelle et par lequel la vérité vient à lui et l’illumine ». C’est « le mouvement de l’éros » (l’amour). Mais la transformation du sujet en vue de son accession à la vérité peut prendre une autre forme : le travail. Travail sur soi, « transformation progressive de soi dont on est soi-même responsable » et que Foucault tient pour une définition de l’ascèse.

3) L’accès à la vérité « produit des effets de retour de la vérité sur le sujet ». Elle est « ce qui (l)’illumine ».

Pendant toute l’Antiquité, « la question philosophique de l’accès à la vérité et la pratique de la spiritualité n’ont jamais été séparées ». A l’exception d’Aristote « dans lequel nous avons reconnu le fondateur même de la philosophie dans le sens moderne du terme ».

Pour Michel Foucault, l’âge moderne de la philosophie commence « le jour où on a admis que c’est la connaissance qui donne accès à la vérité et la connaissance seulement ». C’est cela qu’il nomme « le moment cartésien » qui ne se limite pas à Descartes lui-même. Ce moment, tel que l’entend Michel Foucault, est celui où « le philosophe est capable de reconnaître en lui-même et par ses seuls actes de connaissance, la vérité et peut avoir accès à elle ».

  • Un virage capital

Les conditions d’accès à la vérité, dans la philosophie moderne, n’ont plus rien à voir avec la spiritualité. Elles sont toutes situées à l’intérieur même de la connaissance. C’est là « un virage capital » dans l’histoire de la philosophie. Avec la spiritualité, « le sujet n’est pas capable de vérité mais la vérité est capable de transformer et de sauver le sujet ». Avec la philosophie moderne, tout s’inverse : « le sujet est (désormais) capable de vérité mais la vérité n’est pas capable de sauver le sujet ».

« La vérité n’est pas salvatrice » pour la raison que « la connaissance s’ouvre sur la dimension indéfinie d’un progrès dont on ne connaît pas le terme ».

On peut voir dans ce « moment cartésien » la tragédie de l’homme moderne ou à l’inverse son accomplissement en tant qu’homme engagé dans un processus historique et libéré de toute prétention au salut. Désaliéné diront plus tard certains philosophes…


[1La première mention se trouve dans le Charmide, dialogue de Platon sur le thème de la sagesse.

[2Voir Apologie de Socrate 30c.

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