Les cahiers de Serge Bonnery

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Un autre monde est-il possible ?

jeudi 17 août 2017, par Serge Bonnery

Dans la séance du 19 janvier 2011 de son séminaire "Changer le monde", Alain Badiou s’intéresse au phénomène des émeutes qui éclatent dans le monde, à partir de l’observation particulière de celle qui a conduit au renversement de Ben Ali en Tunisie en janvier 2011. Ainsi, si « la fin de l’histoire » - ce moment « où les masses ne monteront plus sur la scène de l’histoire », comme le notait Trotsky - paraît consommée aux yeux des forces conservatrices, il n’est pas sûr que la force révolutionnaire soit totalement éteinte.

Gardons toutefois à l’esprit une réalité qu’il serait vain de nier : nous sommes entrés, prévient Alain Badiou, dans « une histoire régulée » qui « a trouvé son cours » dans « la certitude que l’alliance de l’économie de marché et de la démocratie représentative » incarne désormais « l’idéal universel ». Le mal qui, selon lui, rend encore plus difficile la tâche de ceux qui veulent encore croire en un renversement possible de l’ordre présenté comme immuable,réside dans « un consensus fondamental » autour de l’idée de « fin de l’histoire » qui engendre « une unification subjective du monde ».

Là, observe Alain Badiou, est « le vrai sens » de la mondialisation qui n’est pas tant l’internationalisation des échanges de production et de consommation selon un modèle économique dont la seule règle est la croissance au profit d’une caste de privilégiés (le marché mondial, rappelle Alain Badiou, Karl Marx en parlait déjà à la fin du XIXe siècle), mais surtout « l’idée mondialement répandue qu’il n’y a pas d’autre monde possible ».

  • Le temps des émeutes

Force est néanmoins de constater que « la pacification générale » que l’on pouvait attendre d’une pareille régulation, pas plus que « le vaste consensus démocratique qui (devait) s’établir universellement n’ont eu lieu ». Ainsi que l’ont montré les printemps arabes notamment, le temps des émeutes n’est pas révolu.

Le printemps tunisien, « point phare » en tant qu’il s’est déroulé « dans un Etat (…) bien en place » et dont personne n’annonçait l’effondrement malgré un vieillissement du régime et des soupçons insistants de corruption, est un exemple intéressant à analyser. Pour Alain Badiou, « la raison profonde » des émeutes du type tunisien est « la crise du capitalisme » qui crée non seulement de la « misère » et des « impasses sociales et existentielles » mais génère de surcroît « un sentiment tout à fait contraire à celui d’un système fiable et magnifique ».

Le capitalisme, montre le philosophe, « ne tient pas ses promesses » en matière de démocratie, de justice et d’égalité. Il n’est pas cette société de la liberté pour tous qu’il prétend incarner mais seulement celui de la liberté d’entreprendre et de réaliser des profits pour quelques-uns au mépris de tous les autres. La crise peut ainsi se lire comme « une crise de confiance dans le système capitaliste » et c’est précisément cela qui brise « le consensus » sur « la formule historique vitale » que le capitalisme est censé incarner.

« Il devient trop visible, selon Alain Badiou, que les gouvernements au service du salut systémique du Capital prennent des mesures dramatiquement réactionnaires sur tous les sujets », lesquelles constituent autant de « dispositions à l’émeute ».

  • Le temps de tous les dangers

Alain Badiou nomme « intervallaire » la période que traverse le monde contemporain, soit un moment de l’histoire où la logique révolutionnaire « finit par entrer en déshérence, par s’user historiquement et disparaître » mais où elle n’est pas encore « remplacée par une autre » de même amplitude et de même vigueur. Période ô combien incertaine car « l’idée mourante » de révolution « profite aux puissances dominantes » qui imposent leur modèle comme unique et sans alternative.

Nous traversons aujourd’hui une de ces périodes « intervallaires » durant lesquelles l’idée révolutionnaire - dont le cadavre bouge encore - reste farouchement combattue par les « puissances dominantes » qui ne prendront pas de repos tant que la croyance en un autre monde possible ne sera pas totalement écrasée. Cette situation rend plus urgente et nécessaire de trouver à l’idée de changement une forme d’expression renouvelée dans le champ politique afin de faire obstacle au pouvoir absolu que ces mêmes puissances tentent d’exercer sur notre futur.

Il faut réinventer l’idée de révolution.

Car dans une période « intervallaire », prévient Alain Badiou, « il peut y avoir du mécontentement (…) mais faute d’être structuré ou orienté, le mouvement ne peut tirer parti de sa puissance ». Ne perdons pas non plus de vue que, dans ce type de période, « l’idée d’une alternative générale est affaiblie » et que « tout autre figure que celle de l’ordre existant est présentée comme pathologique, impossible, utopique ». Le danger est, dans ce cas, la marginalisation des oppositions, stratégie que l’on voit à l’œuvre dans le mouvement En Marche ! du président de la République Emmanuel Macron qui, sous couvert de proposer du « nouveau », tente d’isoler les contestataires en les « ringardisant » ; ou qui, tout en proclamant « la fin des partis », ne structure pas moins son mouvement comme tel, avec les mêmes instances bâties selon le modèle classique vertical… la démocratie de base en moins.

  • « L’internationalisme, un impératif absolu »

La difficulté, pour l’émeute, est cependant de dépasser son caractère « négatif » visant à chasser du pouvoir un tyran pour tendre vers « la construction positive d’un système alternatif ». Etape « beaucoup plus compliquée », alerte Alain Badiou.

Tout espoir de changer le monde est-il donc perdu ? Le philosophe n’a pas dit son dernier mot ! Il observe que, dans l’histoire, « les périodes intervallaires sont d’une grande fécondité ». Il n’est besoin que de se référer aux années 1850 durant lesquelles « le mouvement ouvrier a trouvé ses structures » pour s’en convaincre.

« Notre période est du même ordre », analyse Alain Badiou. C’est pourquoi il recommande d’être attentif aux émeutes « qui surgissent sur la scène mondiale » : « l’émeute nous impose une pensée qui va accompagner sa construction vers une autre chose et la possibilité d’une victoire véritable ».

Dans ce processus, la dimension mondiale est désormais capitale. « L’internationalisme est un impératif absolu », pense Alain Badiou qui s’interroge : « Sommes-nous enfin parvenus à l’époque annoncée par Marx où l’espace de réalisation des idées émancipatrices est la scène mondiale elle-même ? »

Il semble bien que nous puissions répondre par oui à cette question. La mondialisation du capitalisme financier impose en effet une mondialisation de la pensée politique. Le désir de changement qui motive toute émeute ne peut consister en une occidentalisation, « un désir d’Occident » comme tente de nous le faire croire la propagande, mais au contraire « une sortie » du modèle occidental, une « désoccidentalisation ». Immense chantier !

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