Les cahiers de Serge Bonnery

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La discrimination au grand jour

lundi 7 août 2017, par Serge Bonnery

Pas plus que celles de Rémi Fraisse le 26 octobre 2014 et d’Adama Traoré le 19 juillet 2016, nous n’avons oublié la mort violente de Mamadou M., 38 ans, dans la nuit du 29 au 30 novembre 2010 à Colombes, en banlieue parisienne. Pour mémoire, l’homme, lors d’une interpellation mouvementée, avait reçu deux décharges de 50 000 volts d’un Taser, cette arme utilisée par les policiers pour « immobiliser sans tuer ». Auparavant, les policiers avaient fait usage à son encontre de gaz lacrymogène et de matraques.

Nous nous souvenons peut-être un peu moins de l’extradition, le 14 septembre 2011, sous le quinquennat Sarkozy, de Sonja Suder (79 ans) et Christian Gaujer (70 ans), deux ressortissants allemands résidant en France depuis 33 ans et accusés par leur pays d’origine de « faits à caractère politique » remontant à plus de trente ans. Ils avaient été tous deux, en leur temps, des militants politiques radicaux.

Pour Alain Badiou, ces deux faits nous amènent à nous interroger sur la violence d’Etat. Dans la séance du 8 décembre 2010 de son séminaire « Changer le monde » [1] le philosophe traite de la justice et du droit dans une société dont le système répressif est fortement structuré par les mécanismes de l’identité et de la différence.

Quand peut-on considérer qu’il y a violence d’Etat ? Lorsque, par exemple - nous aurons à y revenir - les violences policières commises à l’égard des migrants, des sans-papiers, des « jeunes de banlieues », des « zadistes » etc... découlent de consignes ou d’objectifs que l’Etat fixe à ses forces de sécurité vis à vis de ces groupes (quota annuel de reconductions à la frontière, évacuation de camps de migrants, de « zones à défendre » occupées par des militants écologistes etc…).

Pour mettre au jour les mécanismes à l’œuvre dans la violence d’Etat, Alain Badiou commence par s’interroger sur ce qu’est un monde. Un monde, pose-t-il, est « une collection de multiplicités quelconques (…) ayant la propriété particulière d’être là, c’est-à-dire d’être localisées selon un réseau d’identités et de différences qui les constituent » [2].

C’est autour de ce réseau d’identités et de différences que s’articule l’exploration philosophique d’Alain Badiou : comment, dans le monde, fonctionne un réseau d’identités et de différences ? Et quel est ce système d’identités et de différences dont on verra qu’il structure l’univers répressif ?

  • Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Que pensez-vous ?

Le philosophe repère dans la société trois critères qui déterminent le jeu des différences et des identités : la classe sociale, la provenance, la conviction. Autrement dit : qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Que pensez-vous ?

La classe sociale est l’indicateur de la place que chacun occupe dans la stratification de l’espace sociétal.

La provenance, dans la société française, vise à déterminer si l’individu visé appartient ou pas au monde - la « civilisation » - occidental. Elle est toute contenue dans l’expression « pas de chez nous » et désigne le sujet comme « suspect » devant être « surveillé » « parce qu’il n’entre pas dans le réseau convenable des identités ».

La conviction, enfin, désigne « la disposition idéologique ou pensante » supposée être à l’origine de l’acte répréhensible et considérée comme « une circonstance aggravante ». C’est le cas pour le couple d’allemands tombant sous le coup d’une demande d’extradition.

  • « Objet imaginaire » et système de valeurs

Alain Badiou s’intéresse ensuite aux mécanismes de la stigmatisation à l’œuvre dans la société française contemporaine et à l’origine de la plupart des violences policières.

Il faut, pour comprendre, partir de la notion de « moyenne générale », ce « système de valeurs » auquel s’identifie la figure du « Français moyen » telle que la dessinent les enquêtes d’opinions, les statistiques, les études sociologiques, « tous procédés qui visent à nous dire qui nous sommes » ou, pour le dire autrement, « qui nous localisent dans le monde ».

Alain Badiou énonce ainsi ce que l’on pourrait appeler la règle d’appartenance ou d’adéquation au groupe « Français » : « Il existe un objet imaginaire du monde [3] tel que être normalement dans ce monde, y être un habitant, un individu ou un terme normal consiste à entretenir un fort rapport d’identité à cet objet imaginaire ».

L’ « X imaginaire » (ou objet imaginaire pour le distinguer du sujet qu’est tout individu), c’est « la moyenne générale » par rapport à laquelle se détermine notre localisation dans le monde, à savoir la classe sociale à laquelle nous appartenons et/ou le groupe auquel chacun de nous est assimilé.

Ainsi comprise, l’étiquette « Français moyen » s’avère une expression redoutable car elle désigne « celui qui est réellement de ce monde » en le différenciant - et donc en le séparant - de « celui qui l’est un peu moins » ou pas du tout, ou pire encore de « celui qui a beau être-là (…) mais dont, bien qu’il soit là (…) il est douteux qu’il y soit vraiment ». On touche là à l’un des points cruciaux de la question de l’identité dans la société : « L’identité de l’être là, explique Alain Badiou, est mesurée par rapport à une moyenne standard représentée par un objet imaginaire » (le groupe « Français moyen », « nos valeurs » etc…)

  • Normalité et désindividualisation

Tout individu supposé être de ce monde est essentiellement identique à l’« X imaginaire » désigné sous le nom générique de « Français ». Ainsi se définit la normalité. Un rapport d’identité trop faible à l’« X imaginaire » fait de vous un « suspect » qu’il faut « surveiller ». C’est le cas du musulman derrière lequel « la normalité » dessine le visage du terroriste, du malade parce qu’il est soupçonné de vouloir tromper la Sécurité Sociale et abuser du congé maladie, du chômeur parce qu’il ne veut évidemment pas travailler mais cherche uniquement à profiter du système.

Dans notre monde, les suspects forment des groupes (les islamistes, les jeunes de banlieues, les migrants, les sans-papiers, les SDF…) que la société stigmatise au nom de la normalité et de son système de valeurs.

Le mécanisme consiste à désindividualiser l’individu pour le fondre dans un groupe auquel est assigné un principe de responsabilité collective : c’est au nom de ce mécanisme que l’Etat peut se livrer à la chasse des Rom’s au prétexte que l’un d’eux est soupçonné d’un acte délictueux. Face à cette implacable logique qui a fait la preuve de son efficacité, nous sommes en devoir de nous interroger avec Alain Badiou : depuis quand un groupe humain doit-il répondre du destin particulier des individus qui le composent ?

C’est que, note le philosophe, dans un monde à ce point normé, « le neutre est impossible ». Ce qui explique, au regard de la question qui précède, qu’un individu qui présente un faible rapport d’identité à la norme et appartient à un groupe lui-même extérieur à cette norme est automatiquement suspect et doit, à ce titre, être surveillé, voire brutalisé au nom de la violence d’Etat qui s’exerce contre lui.

L’appareil répressif, démontre ainsi Alain Badiou, est au service de la norme. « Il dispose, à travers les collectifs suspects, d’un repérage de son action ». Autrement dit, il sait, selon la situation présente, vers quel groupe il doit diriger son intervention. Exemple : un vol commis dans une commune où est installé un camp de gens du voyage entraîne de facto une descente de police dans ce camp. L’appareil répressif, grâce à cette « localisation » des individus et des groupes par rapport à la norme, « sait qu’il peut arrêter, réprimer, juger ou maltraiter ». Il se sent de fait autorisé : c’est la parfaite légitimation de la violence d’Etat, ce mécanisme qui désigne qui peut être arrêté, réprimé et maltraité en toute impunité.

Le rétablissement d’une justice authentique passe par l’abolition de ce mécanisme et la suppression du repère « X imaginaire » qui dit la normalité. « Changer le monde », conclut Alain Badiou, consistera à « en finir avec la logique du X imaginaire », ce repère normatif de l’identité au nom duquel sont déclenchés les mécanismes de discrimination et de légitimation de la violence exercée à l’encontre des individus et des groupes « indésirables ».


[1Alain Badiou, "Que signifie changer le monde ?" séminaire 2010-2012, éditions Fayard.

[2Dans une précédente séance, Alain Badiou avait dit la nécessité qu’il y a, si l’on veut préserver la possibilité de changer le monde, de penser l’être « non pas dans la figure de l’Un » qui, par la fixité même qu’elle induit - l’Un entité parfaite et immuable - élimine toute perspective de changement mais de le penser « dans celle de la multiplicité » qui introduit, elle, une idée de dynamique et de mouvement.

[3Empruntant au langage mathématique, le philosophe le nomme « X imaginaire ».

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