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Rousseau et l’homme "renaturé" 

mercredi 2 août 2017, par Serge Bonnery

S’appuyant sur l’ouvrage de Pierre Hadot, Le Voile d’Isis [1], Christophe Martin, qui enseigne la littérature à l’université de Paris-Sorbonne, commence sa conférence [2].par une distinction entre deux attitudes humaines face à la nature :

- l’attitude prométhéenne qui instaure un rapport de violence avec la nature afin d’en percer les secrets. C’est le viol de la nature par un usage sans limite de l’expérience tel qu’on le rencontre chez Descartes ou Bacon.

- l’attitude orphique qui tend vers une relation plus empathique, proche de la contemplation et de la poésie. Elle privilégie l’observation dans le respect de l’ordre naturel des choses dont les secrets nous demeurent cachés.

Le XVIIIe siècle est dominé par l’attitude prométhéenne - le viol de la nature - qui prévaut chez Fontenelle ou les Encyclopédistes (D’Alembert, D’Holbach). Les planches de l’Encyclopédie, explique Diderot, ont pour objet de tout montrer des techniques mais aussi de la nature dont aucun secret ne saurait se dérober à la connaissance des hommes.

Le courant orphique qui refuse toute violence vis à vis de la nature, est notamment porté par l’abbé Pluche qui, dans son ouvrage Le Spectacle de la Nature, s’oppose à Fontenelle.

Les écrits de Rousseau - on pense notamment aux Discours sur les Sciences et les Arts et sur l’Origine des Inégalités mais aussi évidemment aux Rêveries du Promeneur Solitaire - sont emblématiques de l’attitude orphique. Néanmoins, le philosophe aussi tenté par certaines formes d’expérimentation qui le rapprochent du viol de la nature, dessinera une troisième voie que Christophe Martin nomme du titre de sa conférence : « Faire société avec la nature ».

Nous allons voir comment s’établit cette relation possible avec la nature qui consiste à la pouvoir connaître dans ses profondeurs sans pour autant lui faire violence.

Désocialisation, dépouillement

C’est dans le Discours sur l’Origine de l’Inégalité que l’on trouve explicitée la notion d’état de nature, centrale dans la pensée de Rousseau. Pour retrouver cet état de nature que le philosophe situe chronologiquement en amont de la socialisation de l’homme, il faut dépouiller l’individu de tout ce qui l’a dénaturé. Il s’agit d’un processus de désocialisation.

La « méthode de dépouillement », ainsi que la nomme Christophe Martin et qui permet à Rousseau de donner une représentation de la nature avant sa transformation par l’homme, consiste à :
- être attentif à ce que la nature a à nous dire (l’observer, l’écouter etc…) ;
- dire ce que l’homme de nature n’est pas ;
- mesurer la distance qui sépare l’homme contemporain de l’homme à l’état de nature ;
- connaître et comprendre ce qu’étaient la nature et l’homme avant leur transformation du fait de la socialisation.

Dès le Discours sur les Sciences et les Arts en 1750, Rousseau avait démontré que le progrès scientifique n’était pas facteur de progrès moral mais qu’au contraire, plus une civilisation était avancée sur le plan technique, plus elle se dégradait moralement. Par ailleurs, et contre Buffon qui la voyait mourante sans l’intervention de l’homme, Rousseau défend l’idée d’une nature originelle féconde que l’homme épuise plus qu’il n’augmente sa fécondité en la transformant au gré de ce qu’il croit être son intérêt.

L’homme à l’état de nature était parfaitement viable, pense Rousseau. Il n’avait nul besoin de la société pour vivre et assurer la perpétuation de son espèce. La sociabilité n’est pas naturelle à l’homme. Au contraire, elle le dénature.

L’irréversibilité de la socialisation

Pour autant, il est un concept fondamental chez Rousseau, souvent passé sous silence par ses détracteurs : celui de l’irréversibilité du processus de socialisation. Dès que l’homme sort de l’état de nature, explique-t-il, le processus de socialisation dans lequel il s’engage est irréversible. Il ne peut se concevoir de retour à l’état de nature [3].

En se socialisant, l’homme se dénature et marche vers son aliénation, provoquée entre autre par l’invention du droit de propriété et la division du travail que l’on observe dans l’agriculture comme dans l’industrie. Rousseau sera l’un des premiers à voir qu’il n’y a plus, autour de nous, de nature préservée qui aurait échappé à l’intervention humaine. Il mesure ainsi tout le mal que provoque une dénaturation irréversible.

L’homme, en se socialisant, sort de la nature. Il lui devient extérieur et entre alors dans un rapport de violence avec elle. Il agit sur elle, il la transforme et la dénature à son tour. De « natura naturans » (soit une nature active et féconde dont le genre humain fait partie intégrante), la nature se réduit à l’état de « natura naturata » (soit une nature inerte sur laquelle chacun intervient à sa guise pour en tirer profit).

L’action dénaturante de l’homme trouve son origine dans la cupidité, le profit, le lucre et le goût du luxe : la socialisation conduit l’homme à vouloir plus que ce dont il a besoin pour vivre. L’aveuglement dans lequel le pousse son avidité à posséder toujours plus pousse l’homme vers sa propre misère. C’est en cela que la socialisation n’apporte aucun progrès moral.

Dans le jardin d’Héloïse

C’est dans l’Emile - que Rousseau tenait pour le texte majeur de sa pensée - qu’est posée la possibilité d’une troisième voie entre les attitudes prométhéenne et orphique répondant à la question : comment faire société avec la nature ? Et comment, d’une certaine manière, réparer le mal que la socialisation fait à la nature tout en sachant que le processus est irréversible et qu’il ne saurait y avoir de retour proprement dit à l’état de nature.

Si ce retour est impossible, si la société est indestructible, il ne reste à l’homme qu’une solution : agir sur elle, la transformer de telle manière que les méfaits qu’elle provoque soient limités voire supprimés. Ce sera tout l’enjeu du Contrat Social : « Efforçons-nous de tirer du mal même le remède qui va le guérir », y écrit Rousseau.

Dès l’Emile, ouvrage dans lequel il n’écarte pas la possibilité de mener des expériences sur la nature, Rousseau s’efforce de distinguer ce qui, chez l’homme, relève d’un côté de la pure nature (natura naturans) et de l’autre du produit de sa culture (les arts en tant que techniques et métiers, mais aussi la politique en tant que système d’organisation d’une société humaine). Il tire de son observation l’idée que le mal provient de l’art mal maîtrisé. Il s’agit donc de perfectionner l’art afin qu’il ne fasse plus (ou le moins possible) violence à la nature.

Christophe Martin termine sur deux exemples qui illustrent, chez Rousseau, la volonté de maîtrise de l’action humaine et de ses conséquences sur l’environnement, question d’une actualité brûlante en ce XXIe siècle.

- Premier exemple : l’Elysée de Julie dans La Nouvelle Héloïse, ce jardin qu’elle conçoit selon le principe ainsi énoncé : « La nature a tout fait mais sous ma direction et il n’y a rien là que je n’aie ordonné ». Faire société avec la nature, c’est (je cite Christophe Martin) « pratiquer un art du naturel », « ne pas assujettir la nature mais en comprendre les modes de fonctionnement pour la guider et non pour la contraindre et lui faire violence ». On pense ici à certaines pratiques culturales telles que la permaculture qui commence à se développer et compte de plus en plus d’adeptes chez des jardiniers particuliers notamment. Ces techniques reposent sur une logique plus de complicité et d’empathie avec la nature que de domination.

- Le deuxième exemple est dans l’Emile où Rousseau recommande une éducation de l’enfant sur le modèle de la relation à la nature. La citation de La Nouvelle Heloïse pourrait ainsi fournir l’énoncé suivant : « L’enfant a tout fait mais sous la direction de son éducateur ». Dans son livre, Rousseau pose comme postulat que « les premiers mouvements de la nature sont toujours droits ». Eduquer consistera donc à préserver la droiture naturelle de l’enfant. Eduquer, c’est former et non déformer. Ce travail d’éducation nécessite patience et temps : il faut laisser le temps à la nature de se déployer en l’enfant afin qu’il développe ses qualités naturelles.

Ainsi adviendra l’homme renaturé, pour reprendre le titre d’un livre fameux de Jean-Marie Pelt [4]. Non pas retourné à l’état de nature - ce bon sauvage qui colle tant à la mauvaise réputation de Rousseau - mais l’homme en responsabilité devant sa capacité à transformer la nature jusqu’à en retourner les forces contre lui et mettre en danger non plus uniquement la sienne mais toute forme de vie sur la planète.


[1Pierre Hadot, Le Voile d’Isis, essai sur l’histoire de l’idée de nature, Folio Gallimard

[2Source : « Faire société avec la nature », conférence de Christophe Martin, professeur de littérature française à l’Université de Paris-Sorbonne - Juillet 2015 - Diffusion France Culture.

[3Lire, à ce sujet, le chapitre huit de l’Essai sur l’Origine des Langues.

[4Jean-Marie Pelt, L’homme renaturé, éditions Robert Laffont - collection Bouquins.

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