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Un épisode sous la Terreur

samedi 3 juin 2017, par Serge Bonnery

Il fait très froid en cet hiver 1794. Nous sommes dans les premiers jours de janvier. Le mois nommé nivôse dans le calendrier révolutionnaire porte bien son nom. La neige tombe sur Paris. Dans le salon d’un appartement de la rue de Nevers, l’avocat Marc-Antoine Doudeauville, André de Maisonseule et Georges de Coursault, regardent les flocons danser sous les fenêtres tout en travaillant à un mémorandum qu’ils souhaitent adresser à leur ami Sébastien Bréhal qui a émigré aux Amériques mais qui souhaite avoir connaissance des événements révolutionnaires récents.

Ce qui occupe nos trois hommes en ce moment est un fait qui a marqué l’année 1793 mais qui, paradoxalement, reste aujourd’hui encore peu connu du grand public : l’exhumation des corps des rois, des reines, de leurs enfants et de leurs proches inhumés dans la nécropole royale de l’abbaye de Saint-Denis. Ils s’apprêtent à entendre à ce sujet, dans le but de le transcrire pour l’adresser à leur ami « américain », un témoignage comme on fit « de première main ».

Le roman de Valère Staraselski est bâti autour des mémoires de Ferdinand Gautier, dernier organiste de l’abbaye de Saint-Denis qui, autorisé à pénétrer pour exercer ses fonctions dans l’enceinte de l’abbatiale, a assisté aux profanations et aux pillages.

Qu’en est-il exactement ? Entre les exécutions de Louis XVI (21 janvier 1793) et de Marie-Antoinette (16 octobre 1793), la Convention Nationale a ordonné l’exhumation des corps ensevelis dans la nécropole de Saint-Denis, la destruction des statuts et des tombes, la récupération des objets, la refonte des plombs transformés en munitions militaires… Bref, l’effacement de toute trace d’une mémoire de la monarchie en France et des dynasties qui l’ont incarnée.

Une première vague de profanations avait eu lieu en août 1793 mais elle n’avait concerné que quelques tombeaux, dont celui de Pépin Le Bref, fondateur de la lignée royale des Carolingiens. Las seconde vague, au cours de laquelle fut détruite la quasi totalité de la nécropole, eut lieu entre le 12 et le 25 octobre de la même année.

1793, rappelle Valère Staraselski, est aussi l’année où la déchristianisation bat son plein. Le roman revient sur ces événements et offre par la même occasion un portrait en creux de l’homme fort de cette période de la Révolution : Maximilien Robespierre. Dans les salons de la rue de Nevers, les avis sont partagés sur la véritable personnalité de celui qui a la haute main sur le Comité de salut public, alors la plus haute instance dirigeante révolutionnaire. Robespierre est-il réellement le tyran que ses adversaires ne cessent de décrire, aujourd’hui encore ? Valère Staraselski montre que les choses sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît.

Robespierre, souligne-t-il, n’avait d’autre objectif que de terminer la Révolution en travaillant à l’instauration d’un régime stable. Une démocratie [1]. Pour ce faire, il a admis la nécessité de suspendre momentanément la rédaction de la Constitution qui devait servir de base au nouveau régime de gouvernement pour le peuple, afin de conduire et mener à son terme la guerre contre les ennemis de la Révolution, à l’extérieur comme à l’intérieur du territoire national. Robespierre entendait la Terreur comme un passage obligé mais qui n’avait pas vocation à durer. Il n’a pas eu le temps de mener à bien sa tâche, le 10 thermidor ayant mis fin brutalement à son entreprise.

De la destruction des mausolées royaux qui participent de l’éradication des ennemis de la Révolution aux positions politiques contestées de Robespierre, Valère Staraselski revisite une des périodes les plus troublées de la Révolution française qui, aujourd’hui encore, nourrit des controverses entre historiens et chercheurs. C’est que cette période soulève des questions politiques qui ne cesseront de se poser aux siècles suivants et jusqu’à nos jours.

Remettre ces événements en perspective en les popularisant à travers un roman contribue à une meilleure connaissance de notre Histoire, de ses lignes de force, de ses violences et de ses contradictions. A chacun de se faire juge des événements du passé. Mais ne vaut-il pas toujours mieux comprendre que juger ? C’est peut-être là la leçon à retenir du roman de Valère Staraselski.


L’adieu aux rois (Paris, janvier 1794) de Valère Staraselski. Le Cherche-Midi éditeur, 2013. 233 pages, 16 euros.

Le titre de cette chronique - "Un épisode sous la terreur - est emprunté à un roman de Balzac.


[1Sur cette question qui se rapporte à la théorie politique de l’historien grec Polybe, lire sur l’Epervier Incassable l’article « Le système de Polybe », d’après Jean-Claude Milner.

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