Les cahiers de Serge Bonnery

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"J’étais un pont..."

vendredi 2 juin 2017, par Serge Bonnery

§ Sur le pont Kafka. De Kafka, nous connaissons les grandes oeuvres romanesques : La Métamorphose, Le Procès, Le Château etc… Moins les récits et fragments dont l’écrivain a rempli des cahiers entiers. Ces textes témoignent d’une activité d’écriture dense et exigeante. Dans ces cahiers, on surprend Kafka à sa table de travail, tâtonnant, cherchant. C’est un peu comme si nous regardions par-dessus son épaule. Leur lecture s’impose à qui veut pénétrer l’univers intime de l’écrivain.

Mais… il y a un mais : Kafka ne jouit pas, en France, d’un enthousiasme éditorial débordant. L’auteur du Procès est assez peu nouvellement traduit et (re)publié. C’est dommage et surtout préjudiciable à la connaissance de l’œuvre de l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Les tables de librairie débordent d’analyses et d’approches touchant au IIIe Reich et à ses zélateurs, on s’empresse de réimprimer Mein Kampf tombé dans le domaine public mais hélas pas dans l’oubli… Kafka, lui, attendra.

Eh bien non ! Kafka n’attend pas. Le web permet aujourd’hui de pallier le vide éditorial sidéral qui sévit à son encontre. Grâce aux traductions de Laurent Margantin et leur mise en ligne sur son site Œuvres ouvertes, nous avons accès à ces petits bijoux de textes rassemblés dans les cahiers de Kafka. C’est un immense chantier qu’a entrepris Laurent Margantin, plongé par ailleurs dans une nouvelle traduction du Journal de Kafka, également disponible en ligne.

« S’il ne s’effondre pas, aucun pont qu’on a érigé un jour ne peut cesser d’être un pont… », écrit Kafka dans le fragment « J’étais droit et froid, j’étais un pont » et extrait du cahier in octavo de janvier-février 1917. Les textes-ponts que lance Laurent Margantin entre l’univers de Kafka et nous éclairent sur notre temps. Ils sont des repères étincelants dans une époque troublée. Autant de lumignons sur les horizons ténébreux.

§ La leçon d’échecs. Sous la plume d’Eric Birmingham, dans sa chronique d’échecs « Le coin du fou » intitulée « Les lois nous rendent libres » et parue dans L’Humanité Dimanche du 18 mai 2017, ceci :

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Jean-Jacques Rousseau

« Aux échecs, comme pour les autres jeux, les règles sont les mêmes pour tous. Dans la victoire comme dans la défaite, il faut les suivre et les accepter. Mon titre est de Jean-Jacques Rousseau : « Il n’y a pas de liberté sans lois ». Etre libre, ce n’est pas faire ce que l’on veut (n’obéir qu’à soi-même), ni obéir à un autre, mais obéir aux lois. Les hommes sont constamment en lutte, ils défendent leurs intérêts, cherchent à accroître leur puissance, assurent l’avenir de leurs proches… La force règne et la force est la loi. Thomas Hobbes (1588-1679) explique que cet état permanent « de guerre » est bien plus nuisible pour la survie de l’espèce humaine que la paix. Aussi, pour préserver la paix, il faut que les hommes acceptent d’établir des contrats. Les échecs enseignent les mêmes leçons. Dans les tournois internationaux, des Arabes, des Indiens, des Africains, des Asiatiques, des Européens jouent en respectant les mêmes règles. Par son histoire de quinze siècles, le jeu d’échecs nous rappelle que le parcours des connaissances, de la science et de la sagesse est universel… »

§ La fin de l’Histoire ? Comme l’écrit Edwy Plenel dans un appel diffusé récemment sur Mediapart, nous sommes placés devant « un impératif démocratique » face à ce qu’il décrit comme la volonté hégémonique présidentielle. Que demain, conformément au rite monarquo-républicain, la nouvelle présidence obtienne une majorité absolue à l’Assemblée nationale et s’en sera terminé, pendant au moins une mandature sinon plus, d’un pluralisme politique sans lequel il n’est pas de vie démocratique saine, utile et stimulante pour inventer le futur.

Derrière ce danger, il y a la volonté d’effacer du champ politique toute proposition visant à rompre avec le système capitaliste libéral qui provoque les dégâts que l’on sait dans les couches les plus défavorisées de la population mondiale ; il y a la volonté d’enterrer définitivement l’idée qu’une autre société est possible, une société plus juste, plus égalitaire, plus fraternelle. C’est un combat politique que les libéraux, soutenus par leurs puissants amis de la finance internationale, mèneront jusqu’à son terme. S’il ne se trouve plus, face à ce laminoir, une force de progrès suffisamment solide et unie pour s’opposer à cette hégémonie, nous entrerons alors dans un monde définitivement privé de perspectives, où chacun vivra sur ses rails sans espoir de changer la donne pour lui-même et ses semblables. Ce serait la fin de l’Histoire.

Mais il se trouve heureusement des gens pour penser encore que l’Histoire n’a pas de fin. C’est, je crois, à l’écriture de ces nouvelles pages que nous devons de toute urgence nous consacrer. Et ainsi - retournons à Kafka - être ces ponts indispensables au franchissement des obstacles.

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