Les cahiers de Serge Bonnery

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"Camarades ouvriers !"

mercredi 17 mai 2017, par Serge Bonnery

§ En août 1935, dans son numéro 24, la revue Commune publie le discours que René Crevel avait prononcé le 1er mai de la même année, soit quelques semaines avant sa mort, devant les ouvriers de Boulogne. Le poète s’exprimait au nom de L’association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR).

Pour René Crevel, le travail de l’intellectuel consiste à « donner une expression de l’homme contemporain et à chercher, pour l’homme futur, de meilleures chances ».

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René Crevel

Mais le propos n’est pas ici, de distinguer entre l’intellectuel et l’ouvrier mais au contraire de les rassembler dans les mêmes combats pour les mêmes visées. « Nous savons par expérience, camarades ouvriers », insiste Crevel, « que de vos luttes, des batailles que vous livrerez, des batailles que vous gagnerez, dépend l’avenir de la pensée, l’avenir de la science, de la littérature et de l’art ». Et d’appeler les intellectuels à « venir se ranger » parmi les ouvriers, « nous fondre dans vos masses pour ces luttes et ces batailles » dont la plus urgente, en 1935, consiste à se dresser contre la montée des fascismes en Europe.

Crevel est convaincu que « la partie (va) se jouer dans la rue ».

En 1935, la stratégie du Front uni pour vaincre le fascisme bat son plein. Ce Front doit conduire à l’avènement du socialisme mondial. La lutte des classes, aux yeux de nombre de militants de cette période, n’est qu’une étape dans la construction de la société nouvelle qui, à terme, doit consister en une société sans classe : le communisme dans sa plénitude absolue, une société sans Etat où règne l’égalité parfaite entre tous.

§ Lénine et la fascisation de l’Etat. Le risque majeur est alors de voir se vérifier dans la réalité historique la théorie de Lénine sur la fascisation de l’Etat. Dans son discours de Boulogne, René Crevel cite la définition de l’Etat que donne Lénine dans son ouvrage, L’Etat et la Révolution : « L’Etat est le produit et la manifestation de l’antagonisme inconciliable des classes ». Donc, si est instaurée l’égalité parfaite, si de fait les classes sont abolies, l’Etat ne se justifie plus. Lénine poursuit : « L’Etat apparaît là où les contradictions ne peuvent être objectivement conciliées et dans la mesure où elles ne peuvent l’être ». Et c’est bien « parce que les contradictions ne peuvent être conciliées » que « l’Etat se fascise », prolonge à son tour René Crevel.

La fascisation de l’Etat se traduit dans les faits par la limitation voire la privation des libertés syndicales, l’atteinte au droit de grève et plus largement à tous les droits conquis par la classe ouvrière grâce aux luttes révolutionnaires. Dans le même temps, « écrivains et artistes se voient retirer la liberté de s’exprimer, l’indépendance nécessaire à leur production ». D’où leur place aux côtés des ouvriers car tous se retrouvent « exilés » dans la société, comme emprisonnés dans « un camp de concentration », écrit René Crevel.

Le capitalisme n’a pas encore effacé toute trace des conquêtes ouvrières obtenues lors des révolutions des XIXe et XXe siècles. Que chacun se rassure : il y travaille encore et toujours sans relâche !

§ Simone Weil et la vie d’usine. Ce chemin, la philosophe Simone Weil l’avait emprunté en travaillant elle-même en usine pour vivre de l’intérieur la condition ouvrière. Grâce à une intervention de Boris Souvarine [1], elle avait été embauchée en décembre 1934 comme manœuvre à l’usine Alsthom, réalisant enfin « un projet qui me préoccupe depuis des années : travailler en usine ».

Lire, à ce sujet, son Journal d’usine et Expérience de la vie d’usine, deux textes publiés dans le second volume des Ecrits historiques et politiques, tome II de ses Œuvres complètes aux éditions Gallimard.


[1Militant communiste d’origine ukrainienne, il a été, dès les années 1920, un des premiers critiques du stalinisme.

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