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Jules Supervielle : Sonnet

vendredi 21 avril 2017, par Serge Bonnery

Adepte d’un vers que l’on dira libre ou libéré dans la plupart de ses compositions poétiques, Jules Supervielle s’est aussi parfois conformé aux règles de la prosodie en adoptant dans certains de ses textes les vers dits classiques ou réguliers. Il lui arrive d’en glisser au milieu de vers libres, instaurant une cohabitation harmonique et heureuse entre deux traditions de l’écriture poétique française.

Jules Supervielle est un poète épris de liberté. Ecartelé entre deux mondes, l’Amérique (du Sud) et l’Europe, il transforme un déchirement en espace d’expression où l’invention poétique tient lieu d’ancrage territorial.

Au sortir de la période sombre et troublée de la guerre, Supervielle retrouve dans sa poésie des élans lyriques et lumineux. Une certaine sérénité et une confiance nouvelle se dégagent des poèmes composés à partir de 1946.

Le recueil Oublieuse mémoire daté de 1948 contient un sonnet dont la composition, fait exceptionnel chez Supervielle plutôt enclin à « détourner » au profit de son propre chant les règles classiques de prosodie, respecte rigoureusement la forme imposée. Sur le plan thématique aussi, le sonnet reprend les très classiques thématiques de l’amour, de la mort et du temps qui s’écoule inexorablement. On pense évidemment ici à l’un des grands maîtres du genre : Ronsard.

Supervielle a intitulé son poème Sonnet, tout simplement. Un titre qui sonne comme la revendication même du classicisme ici affiché.

Une première version du poème a été écrite en 1945 à l’occasion de l’anniversaire de mariage du poète avec sa femme, Pilar.

Sonnet

Pour ne pas être seul durant l’éternité,
Je cherche auprès de toi future compagnie
Pour quand, larmes sans yeux, nous jouerons à la vie
Et voudrons y loger notre fidélité.

Pour ne plus aspirer à l’hiver et l’été,
Ni mourir à nouveau de tant de nostalgie,
Il faut dès à présent labourer l’autre vie,
Y pousser nos grands bœufs enclins à s’arrêter,

Voir comment l’on pourrait remplacer les amis,
La France, le soleil, les enfants et les fruits,
Et se faire un beau jour d’une nuit coriace,

Regarder sans regard et toucher sans les doigts,
Se parler sans avoir de paroles ni voix,
Immobiles, changer un petit peu de place.


Source : Œuvres poétiques complètes, édition établie sous la direction de Michel Collot, Bibliothèque de la Pléiade.

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