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L’histoire face à "la régression identitaire"

vendredi 17 février 2017, par Serge Bonnery

[L’Histoire mondiale de la France dont il a dirigé la publication aux éditions du Seuil est un succès de librairie qui suscite aussi la polémique. Patrick Boucheron, historien, professeur au Collège de France, revient sur une entreprise « joyeusement collective ».]

« L’histoire nous intime l’ordre de la révolte contre la fatalité »

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Patrick Boucheron - Photo Ulf Andersen (tous droits réservés)

Comment est née l’idée de ce livre ?
Après les attentats de janvier 2015, s’est posée une question : comment accueillir et accompagner de manière digne les gestes individuels qui ont suivi le désastre collectif. Puis il y a eu les attentats de novembre… Bref, dans la foulée de la leçon inaugurale au Collège de France [1], mon souci restait de tenter une sortie, une échappée belle, mais pas en solitaire, une avancée collective face aux événements et à ce qu’ils suscitent encore de commentaires et de prises de positions.

122 historiens ont participé à la rédaction de l’Histoire mondiale de la France. C’est énorme !
Avec l’équipe éditoriale, nous voulions donner une forme collective à la fois au désir et à la nécessité de porter devant le public le plus large un discours engagé et savant, accessible, s’appuyant pour cela sur une manière simple et familière d’aborder l’histoire : la chronologie.

Et ça a marché ?
L’entreprise a été joyeusement collective !

Pourquoi tant d’historiens ont-ils répondu à votre appel ?
C’était une invitation ouverte et je crois que le livre témoigne de la diversité des sensibilités qui s’y expriment. Beaucoup d’historiens professionnels ont pensé que le moment était venu de prendre la parole. Il y avait une attente de leur part.

De quelle nature ?
Elle était la somme de frustrations antérieures, le sentiment partagé que nous reculions, la sensation désagréable de ne pas trouver les mots face à la régression identitaire et l’impression terrible de se faire voler les mots de la riposte.

Qu’est-ce qui vous a rassemblés si nombreux ?
D’abord, une méthode : celle qui nous est commune dans notre manière de conduire nos recherches. Je le répète, le livre se veut engagé et savant. Engagé dans le sens de la défense et illustration d’une intelligence collective. Savant parce que c’est un travail qui rend compte de la diversité des styles des auteurs mais qui se veut aussi utile pour faire front aux entreprises de décrédibilisation du travail de l’historien.

Le livre remet clairement en question le sujet de « l’origine » et de l’identité nationale. De quelle manière s’y prend-il ?
Justement pas de manière polémique ! Nous n’avons pas voulu traiter cette question au moyen d’une entreprise de déconstruction. Ce n’est pas ça, le livre. Au contraire, plutôt que polémiquer, nous prenons le large.

Comment ?
En revenant tout simplement à des fondamentaux : nous commençons par raconter, à partir de dates, des histoires. L’histoire ne se proclame pas. Elle rend visible.

Qu’apporte l’approche chronologique finalement très classique ?
La chronologie donne un rôle au lecteur. Elle lui propose un parcours buissonnier, grâce notamment aux renvois d’une date à l’autre. Cela permet de se promener dans le livre. La chronologie en elle-même ne dit rien. Mais elle invite à un exercice de modestie. Le livre n’est pas L’histoire de France mais une proposition d’histoire de la France.

Proposition qui n’est pas du goût de tout le monde…
Ce n’est pas un manifeste ! C’est comme ça… comme ça que les historiens travaillent, ils ne peuvent pas faire autrement. Et cette méthode rend impossible tout ce qu’on attend d’eux du point de vue idéologique quand on veut les enrôler pour la défense crispée des identités figées. C’est une évidence qui a besoin d’être rappelée, tranquillement.

L’histoire vous rend-elle optimiste ?
Optimiste… Je n’irais pas jusque-là. Je sais d’où vient ce livre et je ne peux pas ne pas me souvenir qu’il procède de celui que nous avons coécrit, Mathieu Riboulet et moi-même, après les attentats de janvier 2015 [2]. C’était une période mêlée de colère, d’angoisse et de peur. Mais l’histoire n’a pas à nous rendre optimistes, elle doit nous rendre énergiques. Personnellement, je ne peux pas accepter une vision « décliniste » du monde. L’histoire nous intime l’ordre de la révolte contre la fatalité.

En l’an 719 entre Narbonne et Perpignan : « L’afrique est là, chez nous... »

Nous sommes en 719 et «  il faut bien parler de la menace islamique  ». Car «  elle approche  ». Cette année-là, une troupe musulmane a pillé Narbonne avant de se partager le butin à Ruscino, aux portes de Perpignan.

François-Xavier Fauvelle qui raconte cet épisode dans Histoire mondiale de la France est chercheur au CNRS à l’université Jean-Jaurès 2 de Toulouse. Il nous apprend que l’on a retrouvé sur le site archéologique de Ruscino des monnaies frappées «  par des souverains qui portent les noms étranges de Wittiza ou Akhila  ».

En 719, lorsque se produit cette invasion sarrasine, la région est sous domination wisigothe. Armements et parures des élites sont «  dans le goût de l’Europe du Nord  ». Les langues des autochtones varient entre un dialecte germanique et «  un patois bas-latin avec un gros accent allemand  ». Et tout le monde est peu ou prou chrétien.
Mais voilà, l’Afrique «  est là, chez nous  » et elle va s’y implanter durablement. Ce dont attestent les fouilles conduites près de Perpignan qui, en outre, témoignent d’une suite d’occupations rendant complexe la question de l’origine d’un pays dont nous disons qu’il est le nôtre.

Déconstruire l’histoire  ? Patrick Boucheron qui a dirigé l’Histoire mondiale de la France, répond par la négative. L’enjeu du livre est tout autre. Ce dont il s’agit, dans cet ouvrage collectif en tête des ventes en librairie [3], c’est de regarder la France au prisme de sa place dans le monde et du rôle qu’elle y a joué. Mais aussi de quels souffles venus d’ailleurs ce territoire hexagonal a été traversé.

Voilà l’histoire. Evidemment, elle n’est pas du goût des thuriféraires d’un roman national fabriqué de toutes pièces et qui n’excite guère que l’imaginaire froissé des nostalgiques d’une grandeur de circonstance. «  L’histoire ne proclame pas. Elle rend visible  », rappelle Patrick Boucheron. Elle observe les courants qui irriguent en profondeur les veines de la destinée humaine, complexe, sûrement, mais joyeusement complexe quand on prend le parti de l’étudier sans vouloir lui faire dire à tout prix ce qu’elle ne pourra jamais raconter.

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Patrick Boucheron - Photo Ulf Andersen (tous droits réservés)

Dans les textes des 122 historiens qui composent cette magistrale « Histoire », nous sommes loin des grognements d’académiciens dissimulés sous les oripeaux d’agents de la réaction. Nous sommes transportés sur les hauteurs d’une science qui, depuis Michelet, éclaire notre futur par l’exigence d’une lecture critique des événements écoulés.

Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, prononcée en décembre 2015 au terme d’une année terrible marquée par deux séries d’attentats terroristes meurtriers, Patrick Boucheron se demande «  ce que peut l’histoire  » dans un moment si troublé, quand tout semble fuir, se déliter et qu’il devient difficile de penser dans le brouhaha ambiant.

La réponse, elle est dans Histoire mondiale de la France.

Voilà, se dit-on en refermant le volumineux ouvrage. Voilà ce qu’elle peut, l’histoire. Nous mettre en garde contre les idées reçues, les simplifications abusives, les dangers de l’amalgame et l’instrumentalisation des faits. Nous prévenir, aussi, contre les risques de la manipulation.

Ce faisant, Patrick Boucheron fait œuvre d’historien. Plus encore, il invente la nouvelle figure de l’intellectuel. Celle qui, après tant, commençait à cruellement manquer dans un paysage cerné par les ombres et les distributeurs automatiques de complaisances.


Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron. Editions du Seuil. 800 pages. 29 euros.

A lire aussi, à propos de Patrick Boucheron, sur L’Epervier :
- "L’histoire est un appel à la vigilance" (entretien)
- "Pour faire contrepoids..." (sur Prendre Dates, éditions Verdier, entretien avec Mathieu Riboulet)
- "Une pratique de l’inquiétude" (sur L’Entretemps, éditions Verdier, entretien)


[1Patrick Boucheron a prononcé sa leçon inaugurale le 17 décembre 2015. Intitulée Ce que peut l’histoire, elle est disponible en ligne sur le site du Collège de France ou sous la forme de livre papier aux éditions Fayard.

[2« Prendre dates, Paris 6 janvier - 14 janvier 2015 », par Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, éditions Verdier.

[3Classement Datalib établi auprès d’un panel de 246 libraires indépendants pour la semaine du 2 au 9 février 2017.

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