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Rythme intérieur et mouvement dialectique

mercredi 8 février 2017, par Serge Bonnery

Le 22 juin 1935, René Crevel devait prononcer un discours à la tribune du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture qui se réunissait depuis la veille à la Mutualité, à Paris. Il était sensé traiter du rapport de l’individu à la société.

René Crevel a écrit ce discours [1] mais ne l’a pas prononcé pour la raison que le 18 juin, il s’est donné la mort par le gaz dans son appartement parisien.

C’est Aragon qui a lu le discours à sa place, à ceci près que les congressistes n’ont pas entendu le texte Individu et société mais celui déjà prononcé par Crevel le 1er mai 1935 devant les ouvriers des usines Renault de Billancourt.

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Aragon, Gide et Malraux à la tribune du congrès des écrivains - 25 juin 1935 - Mutualité, Paris. La photo a été prise par David Seymour dit Chim.
  • Histoire d’une substitution

Aragon s’explique sur cette substitution. Il en fait brièvement récit dans le Tome VI de l’Œuvre poétique. Ecoutons-le : « Le congrès s’était ouvert si vite après ce malheur (le suicide de Crevel)… On m’a donné le texte, et je l’ai lu. Je ne le connaissais pas. En fait, ce n’était pas si simple que tout cela. On n’avait pas eu le temps de le chercher, ce discours. Où était-il ? Il m’avait bien dit, et à d’autres, qu’il avait rédigé son intervention. Je n’ai rien demandé quand on m’a donné le manuscrit. La grande écriture de René. Seulement c’était le discours que le 1er mai précédent il avait lu à Boulogne devant les ouvriers des usines Renault. Je n’en ai rien su. J’ai lu comme ça… En fait, le vrai, celui qu’il avait écrit pour le Congrès, il était chez Mme X… à qui il l’avait laissé pour qu’elle le lise. On l’a eu tout de suite après la première séance : si bien que c’est le bon discours, le vrai, qu’on a imprimé dans le numéro Commune 23, le numéro de juillet, pas celui que j’ai prononcé… et celui-ci, si on n’avait pas eu le temps de me le donner pour la séance du samedi 22 juin à la Mutualité, on l’avait tout de même eu assez vite pour l’imprimer dans Commune 23, si bien que notre erreur à tous se trouvait arrangée. Je ne l’ai su que plus tard, quand celui que j’avais prononcé a figuré dans le numéro de la revue Commune 24 sous le titre « Discours aux ouvriers de Boulogne ».

L’explication d’Aragon manque certes de précision mais il n’y a aucune raison de douter de sa bonne foi. « On m’a donné le texte… » Qui est ce « on » ? Nous n’en savons rien. « On n’avait pas eu le temps de chercher… » Ce « on », après tout, peut être entendu comme collectif : « on »… désigne sûrement les organisateurs du Congrès qui n’ont pas réussi à mettre la main sur le texte dont ils savaient qu’il existait une version manuscrite puisque Crevel l’avait dit, à Aragon et « à d’autres ». Et pour cause : le texte ne se trouvait pas, le 18 juin, dans l’appartement où René Crevel a été retrouvé mort puisqu’il l’avait donné à « Mme X » pour qu’elle le lise.

Cette « Mme X », est selon toute vraisemblance Georgette Camille de Gerando [2], l’amie de toujours de René Crevel. Elle fut l’une des dernières à le voir avant son suicide. Ils se sont rencontrés chez Smith pour prendre le thé : « Il était très fatigué », se souvient-elle. « J’ai senti qu’il n’avait plus envie de se battre et il m’a dit cette phrase curieuse : dans cinquante ans, on parlera encore de moi » [3].

  • Le particulier et le général
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René Crevel

Le discours intitulé Individu et société, publié à titre posthume dans le numéro 23 de la revue Commune en juillet 1935, défend un point de vue caractéristique de la position de Crevel à cette époque. Il entend réaliser la synthèse entre surréalisme et communisme - les deux « ismes » majeurs du moment avec son ennemi irréductible, le capitalisme - au moment où ils sont en train de rompre irrémédiablement.

Pour René Crevel, le « total » ne saurait « impunément écraser les unités intégrantes ». La société est composée « d’éléments sensibles » - les individus - « condamnés à agir les uns contre les autres », « voués à la lutte des classes ». Crevel voit dans la lutte des classes une sorte de fatalité qui rend compte des « antagonismes irréductibles du régime capitaliste » lequel aliène l’individu. « Le tout petit particulier », écrit le poète, « n’a jamais à s’effacer devant l’idée générale ». Cette position va à l’encontre du communisme tel que l’entend le parti pour qui le particulier a vocation à se fondre dans le général. Ce qui oblige René Crevel, citant Lénine - « ce qui est particulier est général » -, à un grand écart qui, dans les circonstances de ce mois de juin 1935, paraît pour le moins courageux, sinon désespéré. Souvenons-nous que le 16 juin 1935, un soufflet avait consommé la rupture entre Ilya Erhenbourg - chef de la délégation des écrivains soviétiques au Congrès - et André Breton qualifié de trotskyste par les communistes russes.

Se référant à Rousseau (Les Confessions et Du Contrat Social) ainsi qu’à Marat - « le mieux situé des intellectuels de son temps », dit-il - René Crevel place la connaissance de l’homme au tout premier plan. Il cite Rousseau, que Marat a placé en exergue de son propre livre, Essai sur l’homme : « La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l’homme ».

  • La poésie, instrument de connaissance
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Arthur Rimbaud

Et si Crevel prend soin de se placer sans cesse sous l’égide de Marx et Engels, il en appelle très vite à la poésie en tant qu’instrument de connaissance ainsi que le pensaient les surréalistes avec Rimbaud. Rimbaud, clame René Crevel, dont il faut suivre la voie ouverte par Les Illuminations. « Le temps est passé de l’esthétique », dit-il - ce qui peut parfaitement convenir au réalisme socialiste -, « les œuvres ne s’enferment plus dans des contours parfaits ».

Les surréalistes, rappelle Crevel, ont pour projet de « mettre une lumière dans chacun des replis de l’individu ». Et selon lui, tous les poètes « dignes de ce nom » ont participé au progrès de la connaissance « par la radiographie de leurs plus secrètes visions ». Joë Bousquet a écrit (je le cite de mémoire) : « La poésie est un instrument de connaissance », s’empressant d’ajouter « un instrument subversif de connaissance ».

Nous y sommes. « Changer la vie » : c’était le projet de Rimbaud. Un révolutionnaire, pense René Crevel, qui entend l’injonction adressée par Marx aux philosophes de cesser d’observer le monde pour maintenant le transformer.

Le discours que René Crevel aurait dû prononcer le 22 juin 1935 au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture revêt une dimension qui éclaire la société où nous vivons, minée par l’individualisme, le repli sur soi et son noir corollaire qu’est le rejet de l’autre. C’est la question du rapport au vivant.

« Pour donner un visage concret à l’Homme en général, tel homme particulier risque fort de commencer par se voir et de finir par ne voir que sa petite et trop chère personne. Et ceci, très concrètement, au détriment, d’ailleurs, de sa personne et de sa personnalité. Il se frustre, en effet, de ses meilleures chances, l’individu qui, sous prétexte de se mieux connaître, s’enferme en lui-même, oublie les autres, donc nie l’action réciproque des autres sur lui, de lui sur les autres, donc se refuse à tout rapport vivant ».

Elle est toute contenue là, dans ce paragraphre, la synthèse soi-disant impossible entre surréalisme et communisme et à laquelle pourtant, en lui-même, René Crevel est en train d’aboutir.

Un "plus de conscience"

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René Crevel

Il s’ensuit une critique féroce - et lucide - de la bourgeoisie : « De nos jours, la bourgeoisie aime à pailleter de bribes de philosophie sa suffisance ou plutôt son insuffisance. Elle appelle Descartes à la rescousse et pour se donner du cœur au ventre, ses petits produits individualistes répètent, chacun pour soi : Je pense donc je suis ». Tandis que dans le même temps, « l’oppresseur » déclare à propos « des masses opprimées : ils ne pensent pas, donc ils ne sont pas ».

« Ne pas savoir regarder les autres », proclame René Crevel, c’est se perdre en soi-même, s’anéantir ». Ce « plus de conscience » à quoi Marx exhortait les hommes, suppose certes de perpétuelles confrontations. Mais cela ne doit pas empêcher chacun de se penser dans le monde en tant que sa composante.

« Ne point chercher l’accord entre son rythme intérieur et le mouvement dialectique de l’univers, c’est pour l’individu risquer de perdre toute sa valeur et toute sa puissance énergétique ». Voilà la clé : « l’accord entre son rythme intérieur et le mouvement dialectique de l’univers ». Cette clé que René Crevel avait trouvée, qu’il avait vainement tenté de partager et qui lui a ouvert les portes… de la mort.

L’homme rêvait de transformer la société pour que « l’accord avec elle ne soit plus l’infâme synonyme du renoncement à soi-même ».

Ainsi parle un poète aux hommes et au monde, à la lueur tragique d’un bec de gaz.


[1Le texte a été publié dans le numéro de la revue Commune paru en juillet 1935. Repris dans René Crevel, Œuvres complètes, éditions du Sandre (tome 2).

[2Poète, journaliste, critique littéraire à l’Intransigeant, Georgette Camille a collaboré aux Cahiers du Sud aux côtés d’André Gaillard ainsi qu’à de nombreuses revues parmi lesquelles Le Grand Jeu et Bifur. Traductrice, elle sera l’une des toutes premières à traduire Virginia Woolf en France. (source : notice de la BNF).

[3cité par François Buot dans sa biographie de René Crevel parue aux éditions Grasset

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