Les cahiers de Serge Bonnery

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Changer la vie (une idée neuve)

mardi 7 février 2017, par Serge Bonnery

§ Signe - Le Festival de Cannes a toujours soutenu les avant-gardes et assumé ses propres contradictions. Pedro Almodovar en est la preuve vivante. Enfin appelé à présider cette manifestation qui récompense le cinéma audacieux et encourage le risque esthétique autant que le discours politique à contre-courant - ainsi qu’on l’a encore vu avec Ken Loach l’an dernier - le réalisateur espagnol n’a pourtant jamais reçu la Palme d’Or. On se demande comment les jurys ont pu passer à côté d’œuvres comme Tout sur ma mère, Volver, Parle avec elle ou La mauvaise éducation tant chacune bouscule les consciences et fait bouger les lignes de nos sociétés conformistes. Chez Almodovar, tout parle  : le corps, le cœur, la conscience, l’être dans ce qu’il a de plus trivial et de plus profond parce qu’ainsi est la vie, sans tabou ni frontière. Qui, dans son intimité, peut se targuer de n’avoir jamais été tenté d’enfreindre l’interdit  ? C’est cette énigme de l’être, sa beauté comme sa laideur, qu’interroge Almodovar, entre puissance de l’image et du verbe. Sa nomination à la présidence d’un grand festival international est un signe. Le monde vit. Et il n’est rien qui ne soit à venir.

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Thomas More

§ Utopie - Changer la vie n’a pas toujours été un programme politique. Rimbaud [1] s’était emparé de l’injonction pour en faire un mot d’ordre poétique à une époque où venait d’être réprimée dans le sang la première expérience authentique de gouvernement par et pour le peuple  : la Commune de Paris.

Derrière le rêve rimbaldien se profile l’utopie, cette vieille dame d’au moins 500 ans, théorisée par le philosophe anglais Thomas More en 1516 mais peut-être déjà en germe dans les représentations extraordinaires de l’art pariétal. Changer la vie a toujours été une idée neuve. Elle passe par une modification de notre regard sur le monde, tâche à laquelle, de tout temps, se sont consacrés les artistes.

Au milieu des années 70, a jailli de terre, en plein cœur du vieux Paris, la silhouette audacieuse d’un bateau, sinon ivre, à tout le moins futuriste  : le centre Georges Pompidou. Changer notre façon de voir  : telle fut, dès sa création, l’ambition de ce lieu emblématique de la modernité conçu comme un vaste croisement des arts et des savoirs. Quarante ans plus tard, «  Beaubourg  » comme on le nomme familièrement, continue à interroger le monde des vivants soit en s’ouvrant à des créateurs contemporains, soit en revisitant les avant-gardes du passé. Le lieu a éduqué notre regard en lui apprenant à ne pas se fixer sur des apparences et en l’incitant à bousculer les idées reçues.

La réalité contre l’illusion... Il ne vous a pas échappé que l’utopie est revenue ces dernières semaines dans le débat politique, comme une expression de l’aspiration des hommes à rêver leur futur. Nous avons pour cela les matins calmes, mais aussi les grandes expositions du centre Pompidou, les paysages marins ou montagneux, les symphonies de Beethoven, les poèmes de Victor Hugo, les chansons de Bashung et les romans de Jules Verne. Ceux qui pensent toutefois qu’ils peuvent se passer de politique pour construire leur avenir ont tort. La politique ne se résume pas à des techniques plus ou moins savantes de gouvernement. Elle n’est pas non plus l’exclusivité des énarques. Et elle peut porter des audaces, toujours des audaces, s’exclamerait Danton  !

Les hommes du XXIe siècle, comme leurs ancêtres du néolithique, devraient aspirer naturellement à épouser le rythme d’un monde qu’ils sentent bouger sous leurs pieds. Mais au mouvement synonyme de risque et d’incertitude, certains préféreront toujours le repli sur soi qui va de pair avec le rejet de l’autre. C’est un choix. Il y a aussi ceux qui, parce qu’ils ont su mettre du rêve dans leur manière de le regarder, croient encore que changer le monde est possible. Que serions-nous sans eux  ?


[1L’expression «  changer la vie  » est utilisée par Rimbaud dans le poème «  L’époux infernal  » qui ouvre son dernier livre, «  Une saison en enfer  », écrit entre avril et août 1873.

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