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Retour à la réalité

vendredi 3 février 2017, par Serge Bonnery

Le 24 juin 1935 à Paris, se tient le Congrès international des écrivains pour la défense de la culture dans le contexte de la montée des fascismes en Europe. Aragon y prononce un discours qui marque une étape importante dans son évolution personnelle.

Dans ce texte en effet, Aragon officialise sa rupture définitive avec ses amis surréalistes, sans renier totalement ce passé auquel il reste attaché - il ne manquera jamais une occasion de le rappeler - pour son caractère révolutionnaire et subversif.

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Aragon, Gide et Malraux à la tribune du congrès des écrivains - 25 juin 1935 - Mutualité, Paris. La photo a été prise par David Seymour dit Chim.

Le discours - intitulé « Le retour à la réalité » - a pour objet le réalisme socialiste en littérature, son origine, ce qu’il signifie et son enracinement dans les lettres modernes.

Le titre exprime sans ambiguïté la rupture avec le surréalisme. Selon les uns, Aragon opère un retournement dans sa trajectoire d’écriture quand d’autres voient dans ce mouvement une continuité logique.

A l’exploration des zones opaques de l’inconscient et du surréel, le poète substitue désormais une confrontation à un réel ancré dans la réalité de son temps. Deux textes publiés en 1934 illustrent son adhésion au réalisme socialiste en littérature : le poème Hourra l’Oural et le roman Les cloches de Bâle qui constituait déjà une provocation à l’égard de l’interdit prononcé par André Breton contre le genre romanesque.

  • La vérité pratique

Le discours s’ouvre sur une citation de Lautréamont qui, sous la plume d’Aragon, devient un mot d’ordre :

« La poésie doit avoir pour but la vérité pratique ».

Lautréamont joue un rôle de pivot dans le dispositif d’Aragon qui lit dans ses Poésies « le jugement de mort du romantisme ». Quelque chose, incontestablement, s’achève avec Lautréamont. Et lorsque quelque chose s’achève, autre chose immédiatement commence…

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Lautréamont

Lautréamont est donc à la charnière d’un basculement qui s’opère dans ce XIXe siècle littéraire bousculé par la révolution industrielle. N’oublions jamais ses dates, elles sont significatives de sa position : Isidore Ducasse naît le 4 avril 1846 - soit deux en avant la révolution de 1848 - et meurt prématurément le 24 novembre 1870 - soit un an avant la Commune de Paris. Deux révolutions encadrent la vie de ce poète qui traverse tel une comète cette époque de mutations tant sociales, politiques que culturelles et philosophiques.

Aux yeux d’Aragon, Lautréamont incarne le « romantisme révolutionnaire » dont le réalisme socialiste doit être l’accomplissement.

« La poésie personnelle a fait son temps », écrit Lautréamont. Baudelaire est mort, « oublieux des minutes exaltantes de 1848 » semble lui reprocher Aragon. Méritée, Dumas fils, Théophile Gautier (le « poète impeccable » tant admiré de Baudelaire), Verlaine sont jetés dans les oubliettes.

  • Hugo réaliste

Seul demeure Victor Hugo, figure tutélaire de l’intellectuel engagé dans les combats de son temps, poète moins révolutionnaire dans ses mots que dans ses actes.

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Victor Hugo

« Hugo était un réaliste », affirme Aragon. Et encore, pas tout Hugo, si vaste et parfois si encombrant. Aragon retient prioritairement le Hugo des Châtiments et des Misérables, deux livres qui peuvent être rangés sans hésitation sous l’étiquette du réalisme socialiste.

Victor Hugo - tout comme Lautréamont mais selon de tout autres implications - occupe une place centrale dans le siècle où Aragon puise l’héritage littéraire justifiant ses nouvelles orientations personnelles. Il fait le lien entre les artistes de la Commune - Manet et Courbet en peinture - et les écrivains qui porteront le flambeau jusqu’aux portes du XXe siècle, Zola et Vallès.

  • La déclaration

Le discours est marqué par une déclaration d’autant plus solennelle qu’Aragon la prononce devant un parterre d’écrivains venus du monde entier. La voici, dans son intégralité :

« Je déclare que dans toute poésie, dans toute littérature, dans toute culture, ce qu’il est aujourd’hui notre rôle de revendiquer, à nous, écrivains, qui entendons qu’il est deux parts en ce monde, une d’ombre et l’autre de lumière, et qui sommes pour la lumière contre l’ombre, c’est ce qu’elles ont contenu de réalisme, et que puisque nous parlons ici de la reprise de l’héritage culturel, il faut préciser qu’il s’agit de reprendre dans les œuvres des hommes qui nous ont précédés, précisément ce qui est la part de la lumière, et d’en négliger les ténèbres. Il s’agit d’y reprendre le réalisme, et de le dégager des mysticismes et des jongleries, des escroqueries à la religion, à la beauté, à l’idée pure, grâce auxquelles de véritables bourreaux en chair et en os ont su se faire oublier dans ce monde de nuées ».

La déclaration est d’une portée considérable.

1) Elle acte la rupture - ici formulée de manière violente - contre le surréalisme qu’Aragon qualifie de « jongleries » et, pire, d’« escroqueries à la beauté », que Rimbaud dit avoir injuriée après l’avoir assise sur ses genoux [1].

2) Du passé, il n’est pas question ici de faire table rase mais de n’en retenir que ce qui participe de la force de la lumière en vue de la lutte qu’elle a engagée contre les ténèbres (la montée des fascismes en Europe).

3) Le réalisme socialiste se fonde sur un passé littéraire qui lui tient lieu de socle et une lutte politique contre les ténèbres de l’oppression et du fascisme qui, depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 précédé par celle de Mussolini en Italie dès 1922, menace le monde.

  • Les impérissables

Sont estampillés par Aragon « écrivains réalistes » les poètes du XIXe et du XXe siècles « dans ce qu’ils ont d’impérissable ».

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Arthur Rimbaud

En premier lieu : Rimbaud. On aurait pu craindre que le « voyant » soit aux yeux du réalisme socialiste un personnage encombrant. Sans doute sauvé par « la main à charrue » et ses ancêtres « écorcheurs de bêtes », il est « profondément réaliste dans sa poésie », proclame Aragon. Après Hugo, note-t-il encore dans son éloge de l’auteur du Bateau ivre, il a « porté plus loin dans le poème les objets de tous les jours ».

Déclassés : Jarry, Apollinaire (auquel Aragon a toujours reproché ses poèmes écrits au front dans lesquels il lit une apologie de la guerre) et Pierre Reverdy dont la poésie est « réactionnaire ».

Dada et le surréalisme sont sauvés de justesse pour leurs visées révolutionnaires, même si, aux yeux d’Aragon, elles ont abouti à une impasse.

Enfin, comme pour boucler sa boucle, Aragon fait retour à Lautréamont et voici cartographié dans le temps et l’espace un réalisme socialiste dont le modèle absolu se trouve parmi quelques écrivains et poètes soviétiques triés sur le volet et au premier rang desquels s’élève Vladimir Maïakovski.

« Je réclame le retour à la réalité », conclut Aragon. Il en sera ainsi maintenant car le virage est pris. Hourra l’Oural et Les Cloches de Bâle n’étaient pas un galop d’essai mais une entrée de plain pied dans un champ nouveau de la littérature et du poème.

C’est sur l’injonction de Karl Marx à « transformer le monde » qu’Aragon termine son discours. Le temps, en effet, n’est plus à interpréter le monde. La révolution d’Octobre 1917 est passée par là. L’heure, partout, doit être à l’abolition de la société capitaliste par les moyens de la révolution prolétarienne.

Aragon entend que les écrivains prennent leur part de ce chantier. « La main à plume vaut la main à charrue » : il sera désormais de ceux qui manient la pelle, la truelle et le pinceau.


[1Cf. le poème sans titre qui ouvre Une saison en enfer et commence ainsi : « Jadis, si je me souviens bien… ».

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